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L'Héritage Mystérieux - 1

L'Héritage Mystérieux - 1

Prologue I

 

C’était en 1812. 

La Grande Armée effectuait sa retraite, laissant derrière elle Moscou et le Kremlin en flammes, et la moitié de ses bataillons dans les flots glacés de la Bérésina. 

Il neigeait... 

De toutes parts, à l’horizon, la terre était blanche et le ciel gris. 

Au milieu des plaines immenses et stériles se traînaient les débris de ces fières légions, naguère conduites par le nouveau César à la conquête du monde, que l’Europe coalisée n’avait pu vaincre, et dont triomphait à cette heure le seul ennemi capable de les faire reculer jamais : le froid du nord. 

Ici, c’était un groupe de cavaliers raidis sur leur selle et luttant avec l’énergie du désespoir contre les étreintes d’un sommeil mortel. Là, quelques fantassins entouraient un cheval mort qu’ils se hâtaient de dépecer, et dont une bande de corbeaux voraces leur disputaient les lambeaux. 

Plus loin, un homme se couchait avec l’obstination de la folie, et s’endormait avec la certitude de ne se point réveiller. 

De temps à autre, une détonation lointaine se faisait entendre ; c’était le canon des Russes. Alors les traînards se remettaient en route, dominés par le chaleureux instinct de la conservation. 

Trois hommes, trois cavaliers, s’étaient groupés à la lisière d’un petit bois, autour d’un amas de broussailles qu’ils avaient à grand-peine dépouillés de leur couche de neige durcie, et auxquelles ils avaient mis le feu. 

Chevaux et cavaliers entouraient le brasier, les hommes accroupis et les jambes croisées, les nobles animaux la tête basse et l’œil fixe. 

Le premier de ces trois hommes portait un  lambeau d’uniforme encore recouvert des épaulettes de colonel. Il pouvait avoir trente-cinq ans ; il était de haute taille, d’une mâle et noble figure, et son œil bleu respirait à la fois le courage et la bonté. 

Il avait le bras droit en écharpe, et sa tête était enveloppée de bandelettes sanglantes. Une balle russe lui avait fracassé le coude, un coup de sabre lui avait ouvert le front d’une tempe à l’autre. 

Le second de ces trois personnages avait dû être capitaine, si l’on en croyait son uniforme en haillons ; mais, à cette heure, il n’y avait plus ni colonels, ni capitaines, ni soldats. 

La Grande Armée n’était plus qu’un triste amas d’hommes en haillons, fuyant l’âpre bise du nord bien plus que les hordes du Don et du Caucase, déchaînées à leur poursuite comme une bande affamée de loups et d’oiseaux de proie. 

Ce dernier était également un jeune homme, au front bas, au teint olivâtre, au regard mobile et indécis ; ses cheveux noirs trahissaient l’origine méridionale ; à son accent traînant et à la vivacité de ses gestes, on devinait un de ces Italiens si nombreux, sous le premier Empire, dans l’armée française. 

Plus heureux que son chef, le capitaine n’était point blessé, et il avait supporté plus facilement jusque-là les atteintes mortelles de ce froid terrible qui refoulait vers le sud les audacieuses légions de César. 

Le troisième enfin de cette petite bande était un soldat, un simple hussard de la garde, dont le jeune, rude et mâle visage prenait parfois une expression farouche quand le canon des Russes tonnait dans le lointain, tandis qu’il devenait tout à coup anxieux et caressant si son regard s’arrêtait sur son chef épuisé et tout sanglant. 

C’était le soir, la nuit tombait, et les brumes du crépuscule commençaient à confondre la terre blanche et le ciel gris. 

– Passerons-nous la nuit ici, Felipone ? demanda le colonel au capitaine italien. Je me sens bien faible et bien las, ajouta-t-il, et mon bras me fait horriblement souffrir. 

– Mon colonel, s’écria vivement Bastien, le hussard, avant que l’Italien eût répondu, il faut repartir, le froid vous tuerait. 

Le colonel regarda tour à tour le soldat et le capitaine. 

– Croyez-vous ? dit-il. 

– Oui, oui ! répéta le hussard avec la vivacité de l’homme convaincu. 

Quant au capitaine italien, il paraissait réfléchir.

– Eh bien, Felipone ? insista le colonel. 

– Bastien a raison, répondit le capitaine, il faut remonter à cheval et marcher aussi longtemps que possible. Ici, nous finirions par nous endormir, et pendant notre sommeil le brasier s’éteindrait, et nul de nous ne se réveillerait plus... D’ailleurs, écoutez... les Russes approchent... j’entends le canon. 

– Oh ! misère ! murmura le colonel d’une voix sourde ; qui m’eût dit jamais que nous en serions réduits à fuir devant une poignée de Cosaques !... Oh ! le froid... le froid !... quel ennemi acharné et terrible !... Mon Dieu ! si je n’avais pas froid... 

Et le colonel s’était accroupi devant le brasier et cherchait à ranimer ses membres engourdis. 

– Tonnerre et sang ! grommela Bastien, le hussard ; je n’aurais jamais cru que mon colonel, un vrai lion... se laisserait ainsi abattre par cette gueuse de bise qui siffle sur la neige durcie. 

Le soldat, en parlant ainsi tout bas, enveloppait le colonel d’un regard plein d’amour et de respect. 

La face de l’officier était devenue livide et trahissait ses horribles souffrances ; tout son corps grelottait et tremblait, et la vie, chez lui, semblait s’être concentrée tout entière dans ses yeux, qui conservaient leur expression de douce et calme fierté. 

– Eh bien, reprit-il, partons, puisque vous le voulez, mais laissez-moi me réchauffer un instant encore. Quel horrible froid !... Ah ! je souffre, comme je n’ai jamais souffert... et puis je meurs de sommeil... Mon Dieu ! si je pouvais dormir une heure... rien qu’une heure ! 

Le capitaine italien et le hussard se consultèrent du regard. 

–S’il s’endort, murmura Felipone, nous ne pourrons plus le réveiller et le remettre en selle. 

– Eh bien, répondit le courageux Bastien, se penchant à l’oreille du capitaine, je l’emporterai tout endormi. Je suis fort, moi, et pour sauver mon colonel... ah ! je deviendrais un Hercule. 

Le capitaine, la tête penchée en arrière, semblait écouter des bruits lointains : 

– Les Russes sont à plus de trois lieues, dit-il enfin, la nuit approche, et ils camperont bien certainement avant d’arriver jusqu’à nous. Puisque le colonel veut dormir, laissons-le dormir ; nous veillerons, nous. 

Le colonel entendit ces derniers mots, et il tendit la main à l’Italien. 

– Merci, Felipone, dit-il, merci, ami ; tu es bon et courageux, toi, tu ne te laisses pas abattre par ce gredin de vent du nord. Oh ! le froid ! 

Et le colonel prononçait ces derniers mots avec l’accent de la terreur. 

– Mais je ne suis point blessé, moi, répondit l’Italien, et il est tout simple que je souffre moins. 

– Ami, reprit le colonel tandis que le hussard jetait dans le brasier tout ce qu’il trouvait de broussailles et de branches mortes autour de lui, j’ai trente-cinq ans. Soldat à seize ans, j’étais colonel à trente, c’est te dire que j’ai été brave et patient. Eh bien, mon énergie, mon courage, tout, jusqu’à l’indifférence avec laquelle j’acceptais les privations sans nombre de notre noble et dur métier, tout vient échouer contre cet ennemi mortel qu’on appelle le froid. J’ai froid!... Comprends-tu ? 

» En Italie, j’ai passé treize heures sur un champ de bataille sous un monceau de cadavres, la tête dans le sang, les pieds dans la boue. 

» En Espagne, au siège de Saragosse, je suis monté à l’assaut avec deux balles dans la poitrine ; à Wagram, je suis resté à cheval jusqu’au soir, la cuisse traversée d’un coup de baïonnette. Eh bien, aujourd’hui, je ne suis plus qu’un corps sans âme, un homme à moitié mort... un lâche qui fuit un ennemi qu’il méprise ! les Cosaques ! Et tout cela parce que j’ai froid !... 

– Armand... Armand, courage ! dit le capitaine, nous ne serons pas toujours en Russie... nous regagnerons des climats moins durs... nous reverrons le soleil... et les lions sortiront alors de leur torpeur... 

Le colonel Armand de Kergaz, c’était son nom, hocha tristement la tête. 

– Non, dit-il, je ne reverrai ni le soleil, ni la France... Encore quelques heures de cet horrible froid, et je suis mort ! 

– Armand ! – Mon colonel ! s’exclamèrent en même temps le capitaine et le hussard. 

– Je meurs de froid, murmura le colonel avec un sourire navré, de froid et de sommeil. 

A suivre...

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