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L'Héritage Mystérieux - 6

Précédemment

Alors la mère, éperdue et folle naguère, devint une tigresse en présence de l’assassin de son enfant ; elle s’élança sur lui pour le déchirer avec ses ongles, en criant :
– Assassin ! assassin ! l’échafaud t’attend... je te livrerai moi-même au bourreau !...
Mais alors, comme l’infâme reculait toujours, la mère poussa un cri et sentit remuer quelque chose au fond de ses entrailles...
Elle poussa un cri et s’arrêta, pâle, chancelante, brisée...
L’homme qu’elle voulait dénoncer à la vindicte des lois, l’homme qu’elle voulait traîner sur les marches de l’échafaud, ce misérable, cet infâme était le père de cet autre enfant qui commençait à s’agiter dans ses flancs.

L'Héritage Mystérieux - 6

Prologue VI

Vers la fin du mois d’octobre de l’année 1840, c’est-à-dire vingt-quatre ans après les événements que nous racontions tout à l’heure, un soir, à Rome, un homme, qu’à sa tournure et à son costume on devinait être Français, traversa le Tibre et gagna le Transtevere d’un pas leste. Cet homme était de haute taille, il était jeune et pouvait avoir vingt-huit ans. Sa beauté mâle et hardie, son œil noir, où brillait un regard fier et doux, son large front, où déjà apparaissait ce pli précoce et profond qui n’est point une ride peut- être, mais qui trahit les soucis prématurés et les tristesses mystérieuses du penseur et de l’artiste, cet adorable mélange, en un mot, de jeunesse énergique et de mélancolie qui était en lui, attirait l’attention curieuse et pleine d’une secrète admiration des Transtévérines, ces femmes du peuple de Rome si connues par leur beauté et leur vertu. Le jour tombait, cependant il n’était pas encore nuit. Un dernier rayon de soleil, qui s’éteignait dans les flots du Tibre, glissait au sommet des édifices de la ville éternelle, couvrant d’un reflet de pourpre et d’or les fenêtres des palais et les vitraux des églises. 

L’air était tiède et doux, et les Transtévérins étaient sur le pas de leur porte, les femmes tournant leur fuseau, les enfants jouant dans la rue, les hommes fumant avec gravité en écoutant une chanson venue des marais Pontins, en passant de bouche en bouche jusqu’à celle d’un artiste en plein vent qui glanait en ce moment quelques baiocchi dans la rue étroite et tortueuse où notre personnage venait de s’enfoncer. 

Au milieu de cette ruelle était une petite maison d’apparence coquette, aux toits en terrasse et aux murs de laquelle grimpait un lierre d’Irlande dont les rameaux vivaces s’entrelaçaient à un pied de vigne aux grappes dorées et mûrissantes. 

Cette maison était silencieuse et parfaitement close sur la rue. Aucun bruit, aucun mouvement ne se produisaient derrière les persiennes immobiles de son rez-de-chaussée et de son premier étage. On eût dit qu’elle était complètement inhabitée. 

Le jeune Français s’arrêta devant la porte, et tira de sa poche une clef, au moyen de laquelle il pénétra dans la maison. Un petit vestibule en marbre blanc et rose conduisait à un escalier en coquille que le visiteur gravit lestement. 

– Où donc est Fornarina ? se demanda-t-il en se dirigeant vers le premier étage de la maison. Malgré mes ordres, elle abandonne toujours sa maîtresse. J’ai là un pauvre dragon pour garder mon trésor... un trésor sans prix ! 

Il frappa discrètement à une petite porte ouvrant sur le palier de l’escalier. 

– Entrez ! dit une voix douce à l’intérieur. 

Le visiteur poussa la porte et se trouva dans un joli boudoir tendu d’une étoffe perse à fond gris perle, meublé en bois de rose, encombré de caisses de fleurs d’où s’exhalaient de pénétrants parfums, et au fond duquel, à demi couchée sur un divan à la turque, se trouvait une ravissante créature, devant laquelle le jeune homme s’arrêta, comme ébloui, bien qu’il fût loin de la voir pour la première fois. 

C’était une femme d’environ vingt-trois ans, petite et délicate, au teint blanc et un peu pâle, aux cheveux d’un blond cendré, aux yeux bleus : une fleur éclose au tiède soleil du nord et transportée momentanément sous les arbres du ciel italien. 

La beauté de cette jeune femme était merveilleuse, et ceux des Transtévérins qui l’avaient aperçue derrière ses persiennes, à la brune du soir ou au soleil levant, étaient demeurés muets d’admiration. 

À la vue du Français, la jeune femme se leva et jeta un cri de joie : 

– Ah ! dit-elle, je vous attendais, Armand ; et il me semblait que vous tardiez aujourd’hui plus que de coutume. 

– Je sors de mon atelier à l’heure même, répondit-il, et je serais accouru plus tôt auprès de vous, chère Marthe, si je n’avais reçu la visite du cardinal Stenio Landy, qui veut acquérir une statue. Le cardinal est resté chez moi plusieurs heures... mais, reprit l’artiste, – c’était, en effet, un sculpteur français, prix de Rome, – vous êtes pâle et triste plus qu’à l’ordinaire, Marthe ; vous paraissez agitée... 

Elle tressaillit. 

– Vous trouvez ? demanda-t-elle. 

– Oui, répondit-il en s’asseyant auprès d’elle et lui prenant les deux mains qu’il pressa avec amour et respect. Vous souffrez de quelque terreur inconnue, ma pauvre Marthe ; vous avez eu peur... il vous est arrivé quelque chose... dites, répondez-moi ?... 

– Eh bien ! dit-elle avec effort, vous avez raison, Armand, j’ai eu peur... et je vous attendais avec impatience. 

– Peur de quoi ? 

– Écoutez, reprit-elle avec vivacité, il faut quitter Rome... il le faut ! En vain m’avez-vous cachée en ce faubourg solitaire de la grande ville où ne se hasarde jamais l’étranger... en vain avez-vous cru que là je serais à l’abri des poursuites de mon mauvais génie... là, plus qu’ailleurs, ici, comme à Florence, il faut partir ! 

Une pâleur étrange s’était répandue sur le visage de la jeune femme, tandis qu’elle parlait ainsi. 

– Où est Fornarina ? interrogea brusquement le sculpteur. 

– Je l’ai envoyée chez vous vous chercher. Elle aura pris la grande rue et vous la petite ; vous vous serez croisés. 

– Cette femme que j’ai placée auprès de vous, avec mission de ne jamais vous quitter, cher ange, est peut-être... 

– Oh ! ne le croyez pas, Armand ; Fornarina mourrait plutôt que de me trahir. 

Armand s’était levé et se promenait de long en large dans le boudoir, d’un pas inégal et brusque, où se révélait son émotion. 

– Mais enfin, s’écria-t-il, que vous est-il arrivé ?... qu’avez-vous vu, enfant, que vous vouliez ainsi partir ? 

– Je l’ai vu. 

– Qui ?

– Lui ! 

Et Marthe s’approcha de la croisée, et, à travers les persiennes, indiqua un endroit de la rue : 

– Là, dit-elle, hier soir à dix heures, au moment où vous veniez de partir... il était blotti dans l’angle de cette porte, il attachait un regard de feu sur la maison. On eût dit qu’il me voyait... et je n’avais pas de lumière, alors que lui-même était exposé au clair de lune. J’ai reculé épouvantée... je crois que j’ai jeté un cri en m’évanouissant... Eh ! j’ai bien souffert... 

Armand s’approcha de Marthe, la fit rasseoir sur le divan, reprit ses deux mains dans la sienne et s’agenouilla devant elle : 

– Marthe, dit-il, voulez-vous m’écouter ? Voulez-vous avoir en moi la foi qu’on a en un père, en un vieil et sûr ami, en Dieu lui-même ? 

– Oh! oui, répondit-elle, parlez... protégez- moi... défendez-moi... je n’ai plus que vous en ce monde... 

– Madame, reprit l’artiste, je vous ai rencontrée, il y a six mois, pleurant agenouillée, à minuit, sur les marches extérieures d’une église, si désespérée et si belle en ce moment, que j’ai cru voir un ange du ciel gémissant sur la perte de l’âme terrestre commise à sa garde et que l’enfer lui aurait ravie. Vous pleuriez, Marthe, vous pleuriez, madame, et vous demandiez à Dieu qu’il vous permît de retourner à lui en vous donnant la mort. Je m’approchai de vous, je pris votre main et vous murmurai quelques mots d’espérance à l’oreille. Je ne sais si ma voix vous parut éloquente alors et si elle trouva le chemin de votre âme, mais vous vous levâtes soudain et vous vous appuyâtes sur moi comme sur un protecteur. 

« Vous vouliez mourir, je vous sauvai ; vous parliez de désespoir, je vous répondis espérance ; votre pauvre cœur était meurtri, j’essayai de le guérir. 

« Depuis ce jour, enfant, j’ai été, moi, le plus heureux des hommes ; et peut-être avez-vous moins souffert, vous, n’est-ce pas ? 

–Oui, Armand, vous êtes noble et bon, murmura-t-elle, et je vous aime ! 

– Hélas ! répondit le Français, je suis un pauvre artiste sans nom et peut-être sans patrie, car on m’a recueilli en pleine mer, à l’âge de cinq ans, cramponné à une épave en luttant contre la mort, malgré mon jeune âge. Je n’ai d’autre fortune que mon ciseau, d’autre avenir qu’un peu de gloire à acquérir ; mais je vous ai vue, je ferai de vous ma femme dans un temps qui n’est plus éloigné, et je saurai bien vous défendre et vous faire respecter de la terre entière. 

«Mais, reprit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel Marthe avait baissé les yeux, pour que je vous défende, madame, ne faut-il pas que j’aie votre secret ? Et me direz-vous encore, comme à Vienne, comme à Florence, partons! partons, ne m’interrogez pas ?... 

« Quel est donc cet homme terrible et maudit qui vous poursuit ? Et ne me croyez-vous point assez fort, assez brave pour vous défendre ? 

Marthe était pâle et tremblait de tous ses membres, les yeux baissés vers la terre. 

– Voyons, continua Armand d’une voix triste et douce à la fois et pleine de caresses ; voyons, ma bien-aimée, quel que soit ce passé dont le souvenir te tourmente, crois-tu donc que mon amour en pourra être altéré ? 

Marthe redressa fièrement la tête : 

– Oh ! dit-elle, à moins que l’amour ne soit un crime, mon passé ne me fera point rougir. J’ai aimé ardemment, saintement, avec la crédulité de mes dix-huit ans, un homme au sourire infernal, au cœur infâme, à l’âme lâche et vile, et que j’avais cru loyal et bon. Cet homme m’a séduite, arrachée à la maison de mon père ; cet homme a été mon bourreau ; mais Dieu m’est témoin que je l’ai fui du jour où je l’ai connu. 

Armand s’était de nouveau agenouillé devant la jeune femme. 

– Dis-moi tout cela, murmura-t-il, dis-le-moi, et je te défendrai, je tuerai ce misérable ! 

– Eh bien, répondit-elle, écoutez-moi. 

A suivre...

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