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L'Héritage Mystérieux - 7

Précédemment

Marthe redressa fièrement la tête :
– Oh ! dit-elle, à moins que l’amour ne soit un crime, mon passé ne me fera point rougir. J’ai aimé ardemment, saintement, avec la crédulité de mes dix-huit ans, un homme au sourire infernal, au cœur infâme, à l’âme lâche et vile, et que j’avais cru loyal et bon. Cet homme m’a séduite, arrachée à la maison de mon père ; cet homme a été mon bourreau ; mais Dieu m’est témoin que je l’ai fui du jour où je l’ai connu.
Armand s’était de nouveau agenouillé devant la jeune femme.
– Dis-moi tout cela, murmura-t-il, dis-le-moi, et je te défendrai, je tuerai ce misérable !
– Eh bien, répondit-elle, écoutez-moi.

L'Héritage Mystérieux - 7

Prologue VI (suite)

Et, pleine de confiance dans ce regard rempli d’amour et de fier courage dont l’enveloppait l’artiste français, elle lui dit : 

« – Je suis née à Blois, cette vieille et bonne ville qui mire dans la Loire les tours moussues de son château et ses coteaux chargés de vignes. Mon père était un honorable négociant, ma mère appartenait à la petite noblesse de la province. 

« J’ai perdu ma mère à dix ans, et jusqu’à ma dix-septième année j’ai été enfermée dans un couvent à Tours. C’est en sortant du couvent que j’ai rencontré mon séducteur. Mon père, retiré du commerce avec une fortune médiocre, mais honnêtement acquise, avait acheté, à six lieues de Blois, en remontant la Loire vers Orléans, une petite propriété où il me conduisit à mon arrivée de Tours. 

« À une heure de la Marnière, c’était le nom de notre habitation, se trouvait le château de Haut-Coin ; cette belle terre appartenait au général de division comte Felipone, un officier italien naturalisé Français. 

« Le comte passait l’été au Haut-Coin avec sa femme et son fils, le vicomte Andréa. 

«Le comte était un homme dur, violent, acariâtre, qui avait dû tourmenter sa femme et être son bourreau, car la pauvre comtesse était pâle, maladive et courbée sur elle-même comme une octogénaire, bien qu’elle eût cinquante ans à peine. 

«Lorsque j’arrivai à la Marnière, quelques difficultés de limites, à propos de bois, avaient mis mon père en relation avec le comte. 

« Je fus présentée au château. 

« Le vicomte Andréa était absent. Il ne devait arriver de Paris que vers la fin du mois. 

«La comtesse me prit en affection, et je devins pour elle une compagne que la solitude lui rendit chère bientôt. La pauvre femme était rongée par un mal mystérieux dont le comte et elle sans doute avaient seuls le secret. Jamais les deux époux ne se trouvaient en tête-à-tête. Échangeant devant les étrangers quelques mots affectueux, ils ne s’adressaient jamais la parole lorsqu’ils étaient seuls. 

« Au bout d’un mois, j’étais devenue la commensale du Haut-Coin, lorsque le vicomte arriva. 

« Il était beau : il avait ce regard ardent et moqueur à la fois des races méridionales, tempéré par la réserve du nord ; sa lèvre souriait d’un sourire railleur, et il me parut dès les premiers jours n’avoir pour sa mère qu’une affection banale. 

« À partir de son arrivée, la comtesse, déjà si pâle et si souffrante, devint de plus en plus faible ; et me serrant un jour la main avec une effusion indicible, elle me dit : 

« – Je crois que je m’en vais. 

« Quelques jours plus tard en effet, au milieu de la nuit, un domestique arriva du Haut-Coin à la Marnière. Il venait me chercher.

« La comtesse était mourante et désirait me voir... 

«Je suivis le domestique et je fus accompagnée par mon père. Nous arrivâmes au château vers le point du jour. C’était en automne, le ciel était gris, l’air froid. On eût dit un jour d’agonie. 

« Nous trouvâmes la comtesse dans son lit, l’œil brillant de fièvre, les lèvres décolorées. Un prêtre récitait à son chevet les prières des agonisants ; les serviteurs pleuraient agenouillés. 

« Mais nous cherchâmes en vain des yeux le comte et son fils : 

«– Ils sont à la chasse depuis deux jours, murmura la mourante. Je ne les reverrai pas... Le comte et son fils étaient, en effet, depuis deux jours, chez leurs parents de l’Orléanais, à dix lieues de Blois ; et c’était chose sinistre à penser que cette femme, qui avait un fils et un époux, allait s’éteindre au milieu d’étrangers, et que la main de son enfant ne lui fermerait point les yeux... 

« Elle mourut à dix heures du matin, et sa dernière parole fut celle-ci : “Andréa... fils ingrat !” Et j’entendis un vieux domestique murmurant tout bas : 

« – C’est M. le vicomte qui a tué sa mère. 

« Eh bien, le croiriez-vous, mon ami, j’aimais déjà cet homme, et il avait osé m’avouer lui-même la passion que je lui inspirais ?... Comment fit-il, de quelles séductions infernales m’environna-t-il pendant les trois mois qui suivirent la mort de sa mère ? Je ne sais... Mais il vint une heure où je crus en lui comme les anges croient en Dieu, une heure où il exerça sur moi un pouvoir étrange et fascinateur, et où il me dit : 

« – Marthe, je te jure que tu seras ma femme ; mais comme jamais mon père ne consentira à notre union, car je suis riche et tu es pauvre, veux-tu fuir ? Nous irons en Italie ; là, nous nous marierons, et le temps, espérons-le, désarmera mon père. 

« – Et le mien ? demandai-je épouvantée. 

« – Le tien viendra nous rejoindre. 

« – Mais pourquoi ne point nous ouvrir à lui ? 

« Cette question parut l’embarrasser ; cependant il répondit : 

« – Ton père est scrupuleux jusqu’à la chevalerie ; si nous le prenons pour complice, il ne voudra jamais tromper le mien ; il ira le trouver, et notre bonheur sera à jamais compromis. 

« Je crus cet homme, je cédai, je le suivis. 

« Ce fut par une sombre nuit d’hiver, mon ami, que la fille coupable abandonna furtivement le toit paternel pour suivre son ravisseur. Une chaise de poste nous attendait à une demi-lieue de la Marnière, et Andréa m’y porta à moitié folle d’émotion et de terreur. 

«J’avais laissé sur une table, dans ma chambre, une longue lettre, dans laquelle je demandais pardon à mon père et l’instruisais de ma fuite. 

« Huit jours après, nous étions en Italie et arrivions à Milan.  

« Là, Andréa loua une maison, me présenta comme sa femme à la noblesse milanaise, tint table ouverte et mena grand train. Je le suppliai plusieurs fois d’écrire à mon père et de l’engager à venir nous rejoindre. 

« – J’ai reçu, me répondit-il enfin, des nouvelles de votre père et du mien. Ils sont furieux ; mais le temps les apaisera... Attendons. 

« Andréa commença alors à éluder toute conversation ayant trait à notre prochaine union. 

«Deux mois s’écoulèrent. J’avais plusieurs fois écrit à mon père ; jamais il ne m’avait répondu. J’ai su, depuis, qu’Andréa faisait intercepter mes lettres par le domestique chargé de les jeter à la poste. 

«Andréa, cependant, menait joyeuse vie à Milan : il avait des chevaux, des valets, de joyeux convives, et, en apparence, j’étais la plus heureuse des femmes ; mais, un jour, où je lui rappelais ses promesses, il me répondit avec impatience : 

« – Attendez donc, ma chère ; mon père est vieux, il mourra au premier jour... alors, je vous épouserai. » 

« Et comme j’étais atterrée d’une pareille réponse, il tira de sa poche une lettre qu’il me tendit. Elle était de son père, et je la lus en pâlissant : 

« Mon très aimable fils, disait le comte, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous séduisiez les jeunes filles de nos environs et les emmeniez en Italie ; mais j’aime à croire que vous ne songez pas à les épouser ; d’autant mieux que j’ai pour vous, sous la main, un brillant mariage... » 

« La lettre m’échappa des mains, et je regardai Andréa avec stupeur. 

« – Eh bien ? lui dis-je, que comptez-vous donc faire, monsieur ? 

« – Mais... répondit-il, attendre. 

« – Attendre quoi ? 

« – La mort de mon père, dit-il froidement. Je le connais, il serait homme à me déshériter » 

« Et Andréa pirouetta sur les talons, et me quitta en fredonnant une ariette. 

« Ah ! mon ami, murmura Marthe avec accablement, dès ce jour, je commençai à deviner l’odieux naturel de cet homme. Il n’avait jamais eu l’intention de faire autre chose de moi que sa maîtresse. Pendant huit jours, je fus en proie à une sorte de fièvre ardente, mélangée de délire... 

j’appelai mon père, je demandai pardon à Dieu... je me traînai aux genoux d’Andréa pour le supplier de me rendre mon honneur en me conduisant aux pieds des autels... 

« Andréa me répondit par des lieux communs et des phrases évasives. 

« Lorsque je fus rétablie, j’allai me jeter aux genoux d’un prêtre, je lui avouai ma faute, je lui demandai conseil. 

« Le prêtre me dit : 

« – Allez, mon enfant, rejoindre votre père, et Dieu, qui est grand et miséricordieux, vous pardonnera et touchera peut-être le cœur de cet homme qui refuse de réparer ses torts envers vous. 

« Mon père ! 

« Oh ! je me souvins alors combien il était jadis indulgent et bon pour son enfant, et je regardai le conseil du ministre de Dieu comme un ordre venant d’en haut. Je voulus obéir... 

« Un matin, j’annonçai mon départ à Andréa. « – Et où vas-tu ? me demanda-t-il avec indifférence. 

« – Je retourne en France, lui répondis-je avec fierté. Je vais rejoindre mon père... 

«–Ton père? fit-il avec un tressaillement dans la voix. 

« – Oui, lui dis-je, et peut-être qu’il me pardonnera. » 

« Il secoua la tête avec tristesse : 

« – Ma pauvre Marthe, me dit-il, trop longtemps je t’ai caché la vérité... je n’osais point déchirer ton cœur... mais... mais... hélas ! il le faut bien, puisque décidément tu veux me quitter... 

« – Mon Dieu ! m’écriai-je épouvantée, qu’allez-vous donc m’apprendre ? » 

« Il ne répondit pas, mais il me tendit une lettre encadrée de noir et vieille d’un mois de date... 

« Mon père était mort, mort de douleur... et je l’avais tué !... » 

– Pauvre Marthe ! murmura l’artiste en prenant dans ses mains la main blanche de la jeune femme, qui s’était prise à fondre en larmes au souvenir de son père. 

Marthe essuya ses pleurs et continua : 

« – Mon père était mort. J’aimais encore Andréa, et je n’avais plus que lui à aimer en ce monde. Il redoubla pour moi de petits soins et de caresses, et je n’eus point le courage de l’abandonner. 

« Pendant les premiers mois de mon deuil, il fut bon et plein de tendresse pour moi ; il me jura solennellement qu’il n’aurait jamais d’autre femme que moi, et j’eus la faiblesse de le croire. 

« Mais bientôt sa nature, ardente et railleuse à la fois, reprit le dessus. Je redevins sa maîtresse et non plus sa femme. Il rouvrit notre maison à ses compagnons de débauche et d’orgie, et, dès lors, je dus comprendre que j’étais pour lui un simple jouet. 

« Peut-être m’aimait-il, cependant, mais comme on aime un chien, un cheval, une chose que l’on possède et qui est à vous. 

« Les égards dont il m’avait d’abord entourée s’évanouirent un à un ; il me traita cavalièrement... 

« Je l’aimais encore... 

« Il m’infligea la honte d’une rivale : une bouquetière qu’il avait rencontrée sous le portique du théâtre de la Scala.

« Alors je voulus fuir cet homme qui me devenait odieux... Mais où fuir ? où aller ?... D’ailleurs, il exerçait sur moi une étrange et odieuse domination du maître sur l’esclave, quelque chose comme la fascination d’un reptile sur un oiseau. L’empire qu’il exerçait sur moi allait, du reste, jusqu’à la terreur, car il ne prenait plus la peine de me dissimuler sa nature pervertie et ses instincts cruels. 

A suivre...

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