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L'héritage Mystérieux - 8

Précédemment

« Mais bientôt sa nature, ardente et railleuse à la fois, reprit le dessus. Je redevins sa maîtresse et non plus sa femme. Il rouvrit notre maison à ses compagnons de débauche et d’orgie, et, dès lors, je dus comprendre que j’étais pour lui un simple jouet.
« Peut-être m’aimait-il, cependant, mais comme on aime un chien, un cheval, une chose que l’on possède et qui est à vous.
« Les égards dont il m’avait d’abord entourée s’évanouirent un à un ; il me traita cavalièrement...
« Je l’aimais encore...
« Il m’infligea la honte d’une rivale : une bouquetière qu’il avait rencontrée sous le portique du théâtre de la Scala.
«Alors je voulus fuir cet homme qui me devenait odieux... Mais où fuir ? où aller ?... D’ailleurs, il exerçait sur moi une étrange et odieuse domination du maître sur l’es

L'héritage Mystérieux - 8

Prologue VII

 

« Un soir, Andréa se prit de querelle, au théâtre, avec un jeune officier autrichien, et il se battit avec lui le lendemain. 

« L’arme choisie était le pistolet. 

« D’après les conditions du combat, les deux adversaires devaient marcher l’un sur l’autre et faire feu à volonté. 

«L’officier tira le premier. Andréa ne fut point atteint et continua de marcher sur lui. 

« – Tirez donc ! lui crièrent les témoins. 

« – Pas encore, répondit-il. 

« Et il marcha jusqu’à ce que, touchant son adversaire, il lui posât le canon de son pistolet sur la poitrine. 

« L’officier attendait stoïquement, les bras croisés et le sourire aux lèvres. 

« Un homme de cœur eût été touché d’une telle bravoure : le lâche n’en eut point pitié. 

« – En vérité, dit-il avec un cruel sourire, vous êtes à peine de mon âge, monsieur, et ce sera un grand chagrin pour votre mère d’apprendre votre mort. 

« Et il fit feu et tua l’officier, qui tomba sans pousser un cri. » 

– Le misérable ! murmura Armand avec dégoût. 

– Oh ! reprit Marthe, ce n’est point tout encore, mon ami ; écoutez... Cet homme est un assassin ! un assassin et un voleur... 

Marthe s’interrompit un instant, le front couvert du rouge de la honte. Avoir aimé un tel homme était pour elle le dernier des abaissements.

« – Andréa, continua-t-elle enfin, Andréa était joueur, joueur effréné. Notre maison était devenue un tripot infâme, où chaque nuit se ruinait quelque fils de famille de la noblesse milanaise. 

« Andréa avait un bonheur inouï, et il gagnait depuis quelques mois des sommes folles, quand ce revirement subit de la fortune, cette longue série de défaites que les joueurs appellent la déveine, arriva, implacable, inexorable comme le destin. 

« Une nuit, il perdit une somme énorme, plusieurs centaines de mille francs. Tous ses invités étaient partis, à l’exception d’un seul, le baron Spoletti. Le baron était son partenaire depuis minuit ; il était près de cinq heures du matin. C’était lui qui gagnait tout ce qu’Andréa perdait. 

« Ils jouaient au fond d’un pavillon qui s’élevait à l’extrémité du jardin, et, placée dans un coin où me retenait mon pénible devoir de maîtresse de maison, j’assistais à cette scène poignante et honteusement terrible. 

« Andréa était pâle et ses lèvres frémissaient, tandis que la sueur perlait à son front à mesure que ses derniers billets de banque s’entassaient devant le baron. 

« Le baron jouait froidement, en homme qui croit en sa veine. Il avait auprès de lui un portefeuille gonflé de billets de banque et représentant une somme énorme. Il tenait tout ce qu’Andréa voulait tenir. 

« Andréa en arriva à son dernier billet de mille francs et le perdit. 

« – Baron, dit-il d’une voix étranglée, je n’ai plus d’argent ici ; mais mon père a trois cent mille livres de rentes : je vous fais cent mille écus sur parole. 

« Le baron parut réfléchir une minute, et puis il dit négligemment : 

« – Je tiens vos cent mille écus, en cinq points d’écarté. 

« Andréa était pâle, son visage s’enflamma, ses yeux brillèrent d’espoir. 

« – Allons ! dit-il en battant les cartes d’une main fiévreuse. 

« C’était une horrible chose à voir que cette partie. Pour Andréa, perdre, c’était la ruine : le comte son père était avare, il ne paierait pas et laisserait, à la rigueur, déshonorer son fils. 

« Pour le baron, perdre, c’était abandonner tout ce qu’il avait gagné. 

« Mais il avait été hardi, parce qu’il croyait toujours à sa veine, et il demeura calme et froid, en apparence du moins. 

« En deux coups, Andréa eut marqué quatre points, et respira bruyamment. 

« Mais il perdit le coup suivant, puis l’autre encore, et le baron marqua pareillement quatre points. 

« Andréa redevint livide. C’était au baron à donner ; il avait l’avantage de la retourne. 

« Les deux partenaires se regardèrent un moment, non moins émus l’un que l’autre, et comme deux champions prêts à s’égorger. 

« – Je remets la partie... dit Andréa. 

« Le baron hésita.

« – Non, dit-il enfin. À quoi bon ? « Et il donna et retourna une carte. 

« – Le roi ! dit-il. Vicomte, j’ai gagné, vous me devez cent mille écus. 

« – Je les double ! murmura celui-ci d’une voix étranglée. 

« Mais le baron se leva froidement. 

« – Mon cher, dit-il, j’ai un principe dont je me suis fait l’esclave : je ne tiens jamais deux coups sur parole. D’ailleurs, voici le jour, et je meurs de sommeil. Adieu ! » 

« Andréa demeura un moment immobile sur son siège et comme foudroyé ; il vit d’un œil atone le baron empocher son or et ses billets, puis prendre courtoisement congé de moi, en s’excusant de m’avoir fait veiller aussi tard. 

« Et puis, soit qu’il obéît machinalement à l’usage, soit qu’une pensée infernale eût traversé son cerveau comme un éclair, Andréa se leva pour reconduire le baron et lui faire traverser le jardin, qui était planté de grands arbres. 

« Les valets étaient couchés, nous étions seuls au pavillon, et le jardin était désert. 

« J’étais peut-être aussi atterrée qu’Andréa de la perte énorme qu’il venait de faire, et, muette de stupeur, je le vis sortir du pavillon et s’éloigner en donnant le bras au baron. 

« Cinq minutes après, j’entendis un cri, un seul, qui m’arriva comme un cri d’agonie ; puis le silence se fit complet et absolu ; puis encore, peu après, je vis reparaître Andréa, tête nue, l’œil hagard, les vêtements en désordre, et son gilet blanc couvert de sang. 

« Le misérable tenait un poignard d’une main, de l’autre le portefeuille du baron, qu’il venait d’assassiner avec l’arme qu’il portait toujours sur lui depuis qu’il était en Italie. 

« À mon tour, je poussai un cri, un cri d’horreur et de dégoût suprême. 

« Et je m’enfuis éperdue, sans qu’il songeât à me retenir, et je m’élançai à travers le jardin. 

« En courant, je trébuchai contre le cadavre du baron, et ce contact me donna la force de poursuivre mon chemin. Comment suis-je sortie de la maison ? comment, après une course insensée à travers la ville, déserte encore, suis-je tombée mourante sur les marches de cette église où vous m’avez trouvée agenouillée ? Hélas ! je ne le sais pas. » 

– Ah ! murmura Armand, le sculpteur, je comprends ton désespoir, pauvre ange adoré... Je comprends pourquoi tu voulais fuir cet homme sans cesse ! 

– Vous ne savez point tout encore, murmura Marthe. Cet homme nous découvrit à Florence, et me fit passer un billet ainsi conçu : 

« Reviens sur-le-champ, ou ton nouvel amant est un homme mort ! » 

– Vous comprenez pourquoi, n’est-ce pas, je vous ai fait quitter Florence, maintenant ? car cet homme vous eût assassiné... Pourquoi il faut que nous quittions Rome, car il nous a découverts de nouveau ? 

Et Marthe se jeta dans les bras du jeune artiste, et l’enlaçant avec tendresse : 

– Fuyons, dit-elle avec l’expression d’une terreur profonde et d’une ineffable tendresse ; fuyons, mon bien-aimé... fuyons l’assassin !... 

– Non, dit Armand avec vivacité, nous ne partirons point, mon enfant : et si cet homme osait pénétrer ici, je le tuerais ! 

Marthe frissonnait comme la feuille jaunie que les vents d’automne roulent sur la poussière. 

Armand tira sa montre. 

– Je cours jusqu’à mon atelier, dit-il ; je serai de retour dans une heure et passerai la nuit ici, couché sur le seuil de votre chambre. Je vais chercher des armes... Marthe, ma bien-aimée, malheur au traître Andréa s’il osait franchir la porte de ta maison ! 

Et le sculpteur sortit et se dirigea en courant vers le Tibre. 

En quittant la petite maison du Trastevere, l’artiste rencontra Fornarina. 

Fornarina était une vieille servante qu’il avait placée auprès de Marthe pour la soigner, et veiller sur elle. 

– Je viens de voir ta maîtresse, lui dit-il ; elle t’attend. Ferme la porte à double tour, et, quoi qu’il puisse arriver, garde-toi d’ouvrir. 

– Oui, Votre Seigneurie, répondit la vieille en s’inclinant avec cette souplesse de reins particulière au peuple italien. 

Mais à peine Fornarina eut-elle atteint la maisonnette tapissée de vigne, qu’elle fit entendre un petit coup de sifflet mystérieux, et au lieu de refermer prudemment la porte d’entrée sur elle, elle la laissa secrètement entrebâillée. 

A suivre...

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