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L'Héritage Mystérieux - 11

Précédemment :

Le bal était travesti et même masqué.
Les invités se recrutaient un peu dans tous les mondes. Il y avait des artistes, des gens de lettres, des fils de famille qui se ruinaient gaiement, quelques employés des ministères, un douzième d’agent de change, un banquier célèbre, et, en somme, un échantillon de toutes les célébrités à la mode.
Les femmes appartenaient au théâtre, au monde de la galanterie.
Le costume historique était de rigueur, et aucun invité n’y avait manqué. Les dames de la cour de Louis XV dansaient avec des pages de Charles V, et la première contredanse avait vu réunis dans la même figure une reine Elisabeth d’Angleterre, un marquis de Lauzun, une Agnès Sorel et un Louis XIII.

L'Héritage Mystérieux - 11

Prologue - IX

Or, tandis qu’on dansait dans l’atelier, quelques rares promeneurs demeuraient à l’écart sur la terrasse, et y bravaient l’air frais de la nuit et un commencement de petite pluie pénétrante et froide. 

Il était alors onze heures du soir environ ; l’un d’eux s’était accoudé sur la rampe du balcon et regardait mélancoliquement à ses pieds, tandis que la valse lui envoyait par bouffées ses notes enivrantes et plaintives. 

Vêtu de noir et portant un masque, cet homme, qui représentait un seigneur de la cour de Marie Stuart, était de haute taille et paraissait être jeune encore. 

Le front appuyé dans ses mains, rêveur et triste comme s’il eût été à cent lieues de la fête, il murmurait tout bas : 

– Ainsi va la vie ! les hommes courent après le bonheur, et n’atteignent, hélas ! qu’un peu de plaisir éphémère. Dansez, fous que vous êtes, jeunes fous qui n’avez point souffert encore, dansez et chantez... Vous ne songez point qu’à cette heure il en est qui pleurent et sont torturés. 

Et l’œil du rêveur embrassa l’horizon d’un regard. 

À ses pieds, le colosse de pierre et de boue, Paris, dormait de son fébrile et bruyant sommeil, enveloppé dans le brouillard. 

Tout près, au bas de la colline, l’Opéra couronnait son fronton d’une auréole de clarté ; les boulevards étaient illuminés de guirlandes de feux gigantesques, et semblaient réunir le Paris brillant et doré de la Madeleine au Paris sombre et morne du faubourg Saint-Antoine, le Paris des riches et celui des pauvres, le Paris de l’oisiveté dorée et celui de l’opiniâtre travail. 

Puis, plus loin encore, à l’horizon, sur l’autre rive de la Seine, à demi noyé dans les brumes pluvieuses, l’œil du rêveur découvrit le Panthéon élevant sa coupole sombre vers la sombre coupole du ciel. À droite de ce monument, l’austère faubourg Saint-Germain, capitale découronnée depuis quinze ans, quartier d’une monarchie sans roi, abri des vieilles races en deuil. À gauche, et s’étendant jusqu’aux berges bourbeuses de la Bièvre, le misérable faubourg Saint-Marceau, qu’éclairaient à peine, çà et là, de lointains réverbères, semblables à des phares dispersés sur une mer orageuse. 

« Ô grande ville ! murmura cet homme qui embrassait du regard cet immense et sublime panorama de la reine de l’univers, n’es-tu point, à toi seule, l’emblème énigmatique du monde ? Ici le plaisir qui veille, là le travail qui dort ; à mes pieds les bruits du bal, à l’horizon la lampe matinale du labeur ; à droite la chanson des heureux, les sourires de l’amour, les rêves d’or et les mirages sans fin de cette ivresse qu’on nomme l’espérance, à gauche les pleurs de la souffrance, les larmes du père qui n’a plus de fils, de l’enfant qui n’a plus de mère, du fiancé à qui la mort ou la séduction a pris sa fiancée. 

« Là, le bruit du carrosse emmenant deux époux jeunes, heureux et beaux ; plus loin, le coup de sifflet mystérieux des filous et le grincement de la fausse clef du voleur de nuit. Ô grande ville ! tu renfermes à toi seule plus de vertus et plus de crimes que tout le reste du monde ! 

« Patrie du drame sombre et terrible, il se commet dans tes murs de ces infamies ténébreuses, de ces crimes sans nom que la loi ne saurait punir... de ces transactions honteuses que la justice humaine ne peut atteindre et châtier. 

« Dans ton océan de boue, de fumée et de bruit, un œil investigateur découvrirait bien vite de ces infortunes navrantes que la bienfaisance publique est impuissante à soulager, de ces vertus sublimes qui passent ignorées, auxquelles nul n’a songé à accorder leur juste récompense. 

« Ô Paris ! continua le jeune homme, menaçant de son bras étendu la ville colossale, il ferait de grandes choses dans tes murs, l’homme qui, armé, comme d’un levier, d’une grande fortune, guidé par une vaste intelligence et une volonté à toute épreuve, se ferait le redresseur de tous ces torts, le bienfaiteur de toutes ces infortunes, et récompenserait toutes ces vertus ignorées. 

« Ah ! si j’avais de l’or, de l’or à monceaux, je crois que je serais cet homme, moi ! » 

Et il poussa un de ces soupirs qui n’appartiennent qu’à ceux dont le génie se heurte aux âpres nécessités de la vie. 

Il quitta l’appui du balcon et se promena un moment de long en large sur la terrasse, aussi indifférent aux bruits de la fête qu’aurait pu l’être un passant dans la rue. 

« Mon Dieu ! ajouta-t-il, ce serait une noble et grande mission que celle-là, une mission que je pourrais remplir, moi qui n’ai aimé au monde qu’un seul être, et qui l’ai perdu à jamais, et qui n’ai ni famille, ni nom, ni patrie ! » 

En parlant ainsi, le promeneur se heurta à un autre promeneur qui était venu respirer sur la terrasse et s’y soustraire, comme le premier, à la brûlante atmosphère du bal. 

Comme lui, il était masqué ; seulement, au lieu du sombre costume écossais, il portait le pourpoint rouge, les chausses bleu du ciel et la fraise de don Juan. 

– Parbleu ! monsieur, dit-il à l’Écossais, d’un ton railleur et léger, vous êtes sombre d’attitude comme votre costume. 

– Vous trouvez ? demanda le rêveur, qui tressaillit au son de cette voix, qu’il lui semblait avoir entendu déjà quelque part. 

–Vous vous adressez, je crois, un discours bien pathétique et bien intéressant, si j’en juge par quelques mots qui vous sont échappés, continua le don Juan, raillant toujours. 

– Peut-être... 

– Ne disiez-vous pas tout à l’heure : « Oh ! si j’avais de l’or, je serais cet homme-là ! » Et vous regardiez Paris en parlant ainsi, n’est-il pas vrai ? 

– Oui, répondit l’Écossais ; et je me disais qu’il y avait là, dans ce Paris immense qui dort sous nos pieds, une grande et noble mission à remplir pour celui qui aurait beaucoup d’or... 

– Ma foi ! monsieur, dit le don Juan, je suis peut-être l’homme qu’il faudrait... moi. 

– Vous ? 

– Mon vieux père, qui ne peut tarder à rejoindre nos ancêtres, ce qui est dans l’ordre, me laissera bien quatre ou cinq cent mille livres de rente. 

– À vous ? 

– À moi. 

– Eh bien, dit l’Écossais, regardez : voyez- vous ce géant qui s’allonge et déroule ses anneaux immenses aux deux bords de ce grand fleuve, cette Babylone moderne dix fois plus grande que la Babylone antique ? Là, le crime coudoie la vertu ; l’éclat de rire croise le cri de deuil dans l’air ; la chanson d’amour, les pleurs du désespoir ; le forçat marche sur le même trottoir que le martyr. Ne croyez-vous pas qu’un homme intelligent et riche y puisse jouer un grand rôle ? 

– En effet, répondit le don Juan d’une voix railleuse et mordante qu’on eût dite sortie de l’enfer. 

Et comme si le vrai don Juan, le don Juan de Marana des poètes, cet homme sans cœur, ce bandit qui foulait tout aux pieds, ce héros du scepticisme chanté par lord Byron, l’impie, ce ravisseur de nonnes et ce bourreau de vierges, eût fait passer son âme maudite et damnée toute entière dans l’âme de celui qui lui avait emprunté son costume : 

– En effet, reprit-il, il y a là de grandes choses à faire, mon maître, et Satan, qui, sous la forme du diable boiteux, soulevait le couvercle de Madrid et en montrait l’intérieur à son élève pour prix de sa délivrance, Satan n’en saurait pas plus long que moi là-dessus. Voyez-vous cette ville immense ? eh bien, il y a là, pour l’homme qui a du temps et de l’or, des femmes à séduire, des hommes à vendre et à acheter, des filous à enrégimenter, des mansardes où le cuivre du travail entre sou à sou à convertir en boudoirs somptueux avec l’or de la paresse. Voilà comment je comprends cette mission dont vous parliez. 

– Infamie ! murmura l’Écossais. 

– Allons donc ! mon cher, il n’y a d’infâme que la niaiserie. D’ailleurs, en parlant ainsi, ne suis-je pas dans mon rôle ? Par l’enfer ! ne suis-je pas don Juan ? 

Et riant toujours de ce rire où semblait s’incarner le souffle et le génie du mal, le nouveau don Juan ôta son masque. L’Écossais jeta un cri et recula d’un pas. 

– Andréa ! murmura-t-il. 

– Tiens, fit le vicomte, c’était lui ; vous me connaissez, vous ? 

– Peut-être, répondit l’Écossais qui avait reconquis tout son calme. 

– Eh bien, en ce cas, bas le masque, ô l’homme vertueux ! pour que je sache à qui j’ai développé mes théories. 

– Monsieur, dit froidement l’Écossais, si vous le voulez bien, j’attendrai pour cela l’heure du souper. 

– Et pourquoi cela ?

– J’ai fait une gageure, dit-il laconiquement. 

Et il rentra brusquement dans le bal. 

– C’est drôle, murmura Andréa, il me semble que j’ai déjà entendu cette voix. 

– À table ! à table ! criait-on en même temps de toutes parts. 

Le souper était servi. 

Déjà une partie des invités s’étaient éclipsés ; la nuit s’avançait, et il ne restait plus pour le souper qu’une trentaine de personnes. 

On se mit à table gaiement, et tous les masques tombèrent, tous, à l’exception de celui que portait l’homme vêtu en seigneur écossais de la cour de Marie Stuart. 

Au lieu de s’asseoir, il demeura debout derrière sa chaise. 

– Bas le masque ! lui cria une femme d’une voix joyeuse. 

– Pas encore, si vous le voulez bien, madame, répondit-il. 

– Comment ! vous soupez avec votre masque ? 

– Je ne soupe pas. 

– Eh bien, vous boirez. 

– Pas davantage. 

– Mon Dieu ! murmura-t-on à la ronde, quelle voix sépulcrale ! 

– Mesdames, reprit l’Écossais, j’ai fait un pari. 

– Voyons le pari ? 

– J’ai parié de n’ôter mon masque qu’après avoir raconté une histoire triste à des gens aussi gais que vous. 

– Diable ! une histoire triste... c’est grave ! hasarda une jolie actrice de vaudeville vêtue en page. 

– Une histoire d’amour, madame. 

– Oh ! si c’est une histoire d’amour, s’écria une comtesse à paniers, c’est différent. Toutes les histoires d’amour sont drôles. 

En sa qualité de femme du règne de Louis XV, la comtesse, on le voit, ne prenait point l’amour au sérieux. 

– La mienne est triste pourtant, madame. 

– Eh bien, contez-la. 

– Mais elle est courte, reprit l’homme masqué. 

– L’histoire ! l’histoire ! demanda-t-on à grands cris. 

A suivre...

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