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L'Héritage Mystérieux - 12

Précédemment :

– J’ai parié de n’ôter mon masque qu’après avoir raconté une histoire triste à des gens aussi gais que vous.
– Diable ! une histoire triste... c’est grave ! hasarda une jolie actrice de vaudeville vêtue en page.
– Une histoire d’amour, madame.
– Oh ! si c’est une histoire d’amour, s’écria une comtesse à paniers, c’est différent. Toutes les histoires d’amour sont drôles.
En sa qualité de femme du règne de Louis XV, la comtesse, on le voit, ne prenait point l’amour au sérieux.
– La mienne est triste pourtant, madame.
– Eh bien, contez-la.
– Mais elle est courte, reprit l’homme masqué.
– L’histoire ! l’histoire ! demanda-t-on à grands cris.

L'Héritage Mystérieux - 12

Prologue IX - Suite

– Voici, dit le narrateur, c’est la mienne. Il y a des gens qui aiment plusieurs femmes ; moi, je n’en ai aimé qu’une. Je l’ai aimée saintement, ardemment, sans lui demander qui elle était ni d’où elle venait. 

– Ah ! interrompit le page, c’était donc une inconnue ? 

– Je la trouvai une nuit pleurant sur les marches d’une église. Elle avait été séduite et abandonnée. Son séducteur était un misérable, un assassin, un voleur. 

La voix du narrateur était stridente, comme celle du don Juan naguère, et le vicomte Andréa tressaillit. 

– Eh bien, continua l’Écossais, cet homme qu’elle méprisait et qu’elle avait fui avec horreur, il voulut me la reprendre un jour ; il s’introduisit chez elle comme un bandit, et il allait l’emporter dans ses bras lorsque j’arrivai... 

« Lui et moi nous n’avions d’autre arme qu’un poignard... Cette femme était le prix de la victoire... Nous nous battîmes au poignard, près d’elle évanouie. 

« Que se passa-t-il entre nous ? Combien dura cette horrible lutte ? Je ne l’ai jamais su... Cet homme fut vainqueur. Il me renversa d’un dernier coup, et l’on me trouva seul, deux heures après, baignant dans une mare de sang. 

« Mon meurtrier avait disparu, et la femme que j’aimais avec lui. 

Le narrateur s’interrompit et regarda le vicomte Felipone. 

Andréa était pâle et la sueur perlait à son front.

– Or, poursuivit l’homme masqué, pendant trois mois je fus entre la vie et la mort. La vie et la jeunesse l’emportèrent enfin, je fus sauvé ; je me rétablis, et alors je voulus retrouver celle que j’aimais et son infâme ravisseur... 

« Je la retrouvai seule, et je la retrouvai mourante, abandonnée de nouveau par le traître, dans une méchante auberge de la haute Italie, et elle expira dans mes bras en pardonnant à son bourreau... 

L’homme masqué s’arrêta encore et promena un regard sur les convives. Les convives l’écoutaient en silence, et le rire avait fui de leurs lèvres. 

– Eh bien, acheva-t-il, cet homme, ce voleur, cet assassin, ce bourreau d’une femme, je l’ai retrouvé, ce soir, il y a une heure... et je tiens enfin ma vengeance !... Je l’ai retrouvé, cet infâme, et il est ici... parmi vous ! 

L’homme masqué étendit la main vers le vicomte, et ajouta : 

– Le voilà ! 

Et comme Andréa bondissait sur son siège, le masque du narrateur tomba : 

– Armand, le sculpteur ! murmura-t-on. 

– Andréa ! s’exclama-t-il d’une voix tonnante, Andréa ! me reconnais-tu ? 

Mais au même instant, et comme les convives demeuraient pétrifiés de ce brusque et terrible dénouement, la porte s’ouvrit, et un homme vêtu de noir entra. 

Cet homme, comme le vieux serviteur qui vint surprendre don Juan au milieu d’une orgie et lui annoncer la mort de son père, cet homme marcha droit à Andréa, sans même regarder les convives, et il lui dit : 

– Monsieur le vicomte Andréa, votre père, le général comte Felipone, qui est gravement malade depuis quelque temps, se sent plus mal aujourd’hui, et il voudrait vous voir à son lit de mort, consolation que n’a pas eue madame votre mère à son agonie. 

Andréa se leva, et, profitant du tumulte qu’excitait une pareille nouvelle, il sortit ; mais au même instant, l’homme qui lui avait annoncé l’agonie de son père, cet homme regarda Armand qui s’élançait pour retenir Andréa, et il poussa un cri : 

– Ciel ! dit-il, l’image vivante de mon colonel ! 

Une heure plus tôt, une scène d’un autre genre, mais non moins poignante, se déroulait sur les hauteurs du faubourg Saint-Honoré. 

À l’extrémité de la rue des Écuries-d’Artois, se trouvait un vaste hôtel silencieux et morne comme une demeure inhabitée. 

Un grand jardin touffu s’étendait sur les derrières ; une cour moussue et triste précédait le corps de logis principal. 

Dans cet hôtel, à cette heure avancée de la nuit, au premier étage, et dans une vaste salle meublée dans le goût de l’empire, un vieillard se mourait presque seul, comme il vivait seul et abandonné depuis longtemps. 

Un autre vieillard, mais vert et fort, celui-là, se tenait au chevet du lit et préparait une potion au malade. 

– Bastien, murmurait le mourant d’une voix faible, je vais mourir !... Es-tu assez vengé ?... Au lieu de me traîner à l’échafaud comme tu le pouvais, tu as préféré t’asseoir auprès de moi sans cesse, comme le vivant remords de mes crimes ; tu t’es fait mon intendant, toi qui me méprisais ; tu m’appelais monseigneur, et je sentais à toute heure dans ta voix l’amère ironie du démon... Ah ! Bastien ! Bastien ! es-tu assez vengé ?... suis-je assez puni ?... 

– Pas encore, mon maître, répondit Bastien le hussard, qui, depuis trente années, torturait son meurtrier dans l’ombre et lui disait sans cesse : « Ah ! misérable, si tu n’avais point épousé la veuve de mon colonel ! ... » 

– Que te faut-il de plus, Bastien ? Tu le vois, je vais mourir... et mourir seul. 

– C’est là ma vengeance, Felipone, dit l’intendant d’une voix sourde. Il faut que tu meures comme est morte ta victime, ta femme... sans recevoir les derniers adieux de ton fils. 

– Mon fils ! murmura le vieillard, qui, par un violent effort, se dressa sur son séant, mon fils ! 

– Ah ! ricana Bastien, il chasse de race, ton fils. Il est égoïste et sans cœur comme toi, il séduit les filles honnêtes, il triche au jeu, assassine les gens avec qui il se bat en duel, et Paris tout entier le cite comme un modèle de corruption élégante... Cependant, c’est ton fils... et tu serais soulagé n’est-ce pas ? si tu pouvais placer ta main déjà froide dans la sienne. 

– Mon fils ! répéta le mourant avec un élan de tendresse paternelle. 

– Eh bien, non, dit Bastien, tu ne le verras pas... ton fils n’est point dans l’hôtel... ton fils est au bal, et moi seul sais à quel bal, et je n’irai point le chercher. 

– Bastien !... Bastien !... supplia Felipone en sanglotant ; Bastien, seras-tu donc implacable ? 

– Écoute, Felipone, répondit gravement l’ancien hussard, tu as assassiné mon colonel, son fils et sa femme, est-ce trop pour trois vies ? 

Felipone poussa un gémissement. 

– J’ai tué Armand de Kergaz, murmura-t-il, j’ai fait mourir de douleur sa veuve devenue ma femme ; mais, quant à son fils... 

– Infâme ! s’exclama Bastien, nieras-tu l’avoir jeté à la mer ? 

– Non, dit Felipone, mais il n’est pas mort... 

Cet aveu fit jeter un cri à Bastien, cri suprême où se mêlèrent l’étonnement, la stupeur, une joie immense. 

– Comment ! s’écria-t-il, l’enfant n’est pas mort ? 

– Non, murmura Felipone. Il a été sauvé par des pêcheurs, conduit en Angleterre, puis élevé en France... Je sais tout cela depuis huit jours. 

– Mais où est-il ? et comment le sais-tu ? 

La voix du malade était sifflante, entrecoupée, et le râle de l’agonie approchait. 

– Parle, parle ! s’écria Bastien d’un ton impérieux.

–La dernière fois que je suis sorti, reprit Felipone, un embarras de voitures ayant arrêté un moment mon coupé à l’entrée de la chaussée d’Antin, je mis la tête à la portière et jetai un regard distrait aux passants ; je vis alors un homme qui marchait lentement et dont l’aspect m’arracha un cri de stupeur. Cet homme, qui pouvait avoir trente ans, c’était la vivante image d’Armand de Kergaz. 

– Après ? après ? demanda Bastien haletant. 

– Après ?... J’ai fait suivre cet homme... j’ai appris qu’il se nommait Armand, qu’il était artiste, ignorait sa naissance et ne se souvenait que d’une chose, c’est que des pêcheurs l’avaient recueilli dans leur barque au moment où il se noyait. 

Bastien se dressa à ces derniers mots de toute sa hauteur devant le moribond. 

– Eh bien, dit-il, si tu veux voir ton fils une dernière fois, misérable, si tu ne veux pas que, preuves en main et par un procès scandaleux, je déshonore ta mémoire, il faut que tu restitues sur-le-champ cette fortune dont tu jouis et que tu as volée. Il faut que, par un écrit authentique, signé de ta main, tu avoues que la fortune dont tu jouis tu l’as volée, et que l’homme dépouillé vit encore ; car il faudra bien que je le retrouve, moi ! 

A suivre...

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