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L'Héritage Mystérieux - 14

Précédemment :

Armand parlait en maître, et pour la première fois, peut-être, Andréa se sentait dominé et tremblant, et il obéit. Il sortit lentement, comme un tigre blessé qui se retire à reculons et menaçant encore, et puis, du seuil de la porte, promenant à son tour un regard par la croisée entrouverte sur Paris, que commençaient à baigner les premières clartés de l’aube, il s’écria, comme s’il eût jeté un terrible et suprême défi à Armand :
– À nous deux, donc, frère vertueux ! nous verrons qui l’emportera entre nous, du philanthrope ou du bandit, de l’enfer ou du ciel... Paris sera notre champ de bataille !
Et il sortit la tête haute, un rire infernal aux lèvres, abandonnant, comme l’impie don Juan, sans verser une larme, la maison qui n’était plus à lui, et où son père venait de rendre le dernier

L'Héritage Mystérieux - 14

I - Sir Williams

 

Décembre déployait ses ailes ternes et brumeuses sur l’immense cité qui s’allonge aux deux rives de la Seine. 

Une pluie fine, pénétrante et glacée, s’échappait du brouillard qui couvrait Paris et mouillait lentement le pavé des rues. Les réverbères n’éclairaient qu’à demi les carrefours et les ruelles sombres des quartiers populeux. C’était la nuit ; – une froide nuit d’hiver remplie de solitude et de tristesse, et par laquelle les passants se sauvaient, ainsi que des spectres attardés sur la terre, et qui, voyant le jour approcher, regagnent en hâte leur cercueil. 

Paris semblait désert, à cette heure de minuit qui retentissait lugubrement dans l’espace, sonnée au clocher de toutes les églises ; les halles elles-mêmes, ce grand foyer du mouvement et de la vie populaires, dormaient quelques instants en attendant les lourds chariots des maraîchers. 

La dernière voiture de bal était rentrée, le premier camion ne roulait point encore. Un silence de mort pesait sur les deux rives du fleuve et permettait d’entendre à de grandes distances le pas sonore et régulier des patrouilles faisant leur ronde, ou le hurlement d’un chien de garde déchaîné dans la cour des vieilles maisons du Marais. Sur le quai Saint-Paul, non loin de la caserne des Célestins, un homme enveloppé dans son manteau cheminait lentement, peu soucieux du froid et de la pluie, et paraissait absorbé dans une profonde et tenace méditation. Parfois cet homme s’arrêtait et regardait alternativement le fleuve bourbeux roulant avec un bruit sourd entre ses deux rives de pierres, et ce pâté de vieilles maisons qui bordent le quai et restent là comme un vestige dernier, un débris chancelant, mais encore debout, du Paris de Charles VI et de Louis XI. 

Puis son regard s’étendait et allait embrasser la noire silhouette des tours Notre-Dame, se détachant en vigueur sur le ciel sombre et montant vers la nue avec leur couronne de brume. 

Alors il reprenait sa marche et semblait se parler à lui-même. 

Il atteignit ainsi au pont de Damiette, sur lequel il s’engagea et qu’il traversa rapidement ; puis, en touchant le quai de l’île Saint-Louis, il leva la tête et explora d’un coup d’œil le faîte des toits environnants. 

Derrière l’hôtel Lambert, au sixième étage d’une maison de la rue Saint-Louis, une lumière brillait au châssis d’une mansarde. Pourtant la maison était d’une modeste apparence, et paraissait habitée, sinon par des ouvriers, au moins par de paisibles petits bourgeois, qui, dans un quartier aussi retiré que l’île Saint-Louis, n’avaient point coutume de prolonger leurs veillées aussi tard. 

Cette lumière, du reste, était placée au bord de la fenêtre tout près du châssis, et elle était évidemment un signal, car le promeneur nocturne, après l’avoir examinée un moment avec attention, murmura : 

– C’est bien, Colar est chez lui, il m’attend. 

Et il approcha deux doigts de ses lèvres et les posa en forme de sifflet, et envoya à travers l’espace le mystérieux avertissement des voleurs de nuit et des filous à la fenêtre de la mansarde. 

Presque aussitôt après, la lumière s’éteignit, et il ne fut plus possible désormais de distinguer des autres croisées du sixième étage celle où elle était apparue. 

Dix minutes après, un coup de sifflet pareil au sien, mais moins fortement accentué, se fit entendre à une faible distance sur les derrières de l’hôtel Lambert, et bientôt un pas régulier et rapide retentit dans l’éloignement et s’approcha peu à peu ; puis une forme humaine se dessina à cent pas de l’inconnu, et le même coup de sifflet résonna une seconde fois. 

– Colar ! dit l’inconnu en se levant et allant à la rencontre du nouveau venu. 

– Me voilà, votre Seigneurie, répondit ce dernier à voix basse. 

– C’est bien, Colar, tu es fidèle au rendez-vous, reprit le promeneur du quai des Célestins. 

– Sans doute, Votre Seigneurie ; mais pas de noms propres, s’il vous plaît. La rousse a de bonnes oreilles et une excellente mémoire, et votre ami Colar est allé au bagne, où on lui a conservé une chambre d’ami, pour le cas où il lui arriverait d’y retourner. 

– C’est juste ; mais nous sommes seuls, les quais sont déserts. 

– N’importe ! si Votre Seigneurie veut causer, elle ferait bien de descendre tout au bord de la rivière, par ce petit escalier. Nous irons nous asseoir sous le pont et nous causerons en anglais, – une bien belle langue, ma foi ! et que les gens de la rue de Jérusalem ne parlent guère. 

–Soit! répondit l’inconnu, qui suivit celui qu’il avait appelé Colar, lequel lui montra le chemin. 

Ils s’établirent sous le tablier du pont, s’assirent sur une pierre jetée en travers du chemin de halage, et alors Colar reprit la parole. 

– D’abord, dit-il, nous sommes très bien ici, et nous nous moquons de la pluie. Il fait un peu froid ; mais, bah ! quand il s’agit d’affaires... Et puis, nous aurons bientôt conclu, j’imagine. 

– C’est probable, dit l’inconnu. 

– Quand Votre Seigneurie est-elle arrivée de Londres ? 

– Ce soir, à huit heures, et, tu le vois, je n’ai pas perdu de temps... j’ai été exact. 

– Je reconnais là mon ancien capitaine, murmura Colar avec une nuance respectueuse dans la voix. 

–  Voyons, reprit l’inconnu, qu’as-tu fait ici depuis trois semaines ?

– J’ai réuni une troupe fort convenable. 

– Très bien. 

–  Mais voyez-vous, poursuivit Colar, les Parisiens ne valent pas les Anglais pour notre métier ; et bien que j’aie choisi ce qu’il y avait de mieux, il nous faudra quelques mois pour dresser tout à fait ces drôles. D’ailleurs, Votre Seigneurie en jugera et verra leurs binettes. 

– Quand ?

– Mais sur-le-champ, si vous voulez. 

– Leur as-tu donné rendez-vous ? 

– Oui. Il y a mieux ; je vais conduire Votre Seigneurie en un lieu où elle pourra les voir entrer l’un après l’autre sans être vue elle-même. 

– Allons, dit celui à qui Colar donnait alternativement le titre de capitaine et l’aristocratique qualification de Seigneurie. 

– Mais, objecta Colar avec une certaine hésitation, si nous n’allions pas nous entendre ? 

– Nous nous entendrons. 

– Heu ! heu ! murmura Colar, voici que j’attrape la cinquantaine, Votre Seigneurie, et je songe à mes vieux jours. 

–C’est fort juste, mais je serai plus que raisonnable. Voyons, combien te faut-il pour toi ? 

– Mais il me semble, dit Colar, que vingt-cinq mille francs par an et une prime d’un dixième par chaque affaire... 

– Soit, va pour les vingt-cinq mille francs. 

– À présent, il y a les traitements de mes hommes. 

– Ah ! dit le capitaine, je connais tes mérites, mais il faut voir tes hommes à l’œuvre pour les tarifier sûrement. 

– C’est vrai, murmura Colar, convaincu de la justesse de l’argument. 

– Eh bien, en route, et quand je les aurai vus, nous causerons. Combien sont-ils ? 

– Dix. Est-ce suffisant ? 

–Pour le moment, oui; nous verrons plus tard. 

Colar et le capitaine quittèrent le lieu où ils venaient d’échanger ces quelques mots et remontèrent sur le quai, qu’ils longèrent jusqu’au pont qui réunit l’île Saint-Louis à la Cité. 

Là, ils prirent les derrières de l’église Notre- Dame, passèrent le second bras de la Seine au- dessus de l’Hôtel-Dieu, et se trouvèrent à la lisière du quartier Latin. 

Colar s’engagea alors, servant de guide au capitaine, dans un labyrinthe de petites rues tortueuses, et ne s’arrêta qu’à l’entrée de la rue Serpente. 

– C’est ici, mon capitaine, dit-il. 

Le capitaine leva la tête et aperçut une vieille maison à deux étages seulement, et dont les contrevents disjoints étaient fermés et ne laisseraient échapper aucune clarté. On eût dit une demeure inhabitée. 

Colar mit une clef dans la serrure de la porte bâtarde, l’ouvrit, et pénétra le premier dans une allée étroite et sombre où le capitaine le suivit. 

– Voici les bureaux de l’agence, murmura-t-il en riant, à mi-voix, après avoir prudemment refermé la porte. 

Il tira un briquet phosphorique de sa poche et alluma un rat-de-cave pour éclairer le chemin. 

Au bout de l’allée, le capitaine aperçut les premières marches d’un escalier usé, auquel une corde graisseuse servait de rampe. 

Colar s’y engagea et gagna le premier étage de la maison. Là, il poussa une seconde porte et dit au capitaine : 

– Voici un endroit d’où Votre Seigneurie verra sans être vue, et pourra estimer le savoir-faire de mes hommes au juger, comme on dit. 

A suivre...

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