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L'Héritage Mystérieux - 15

Précédemment : 

– Voici les bureaux de l’agence, murmura-t-il en riant, à mi-voix, après avoir prudemment refermé la porte.
Il tira un briquet phosphorique de sa poche et alluma un rat-de-cave pour éclairer le chemin.
Au bout de l’allée, le capitaine aperçut les premières marches d’un escalier usé, auquel une corde graisseuse servait de rampe.
Colar s’y engagea et gagna le premier étage de la maison. Là, il poussa une seconde porte et dit au capitaine :
– Voici un endroit d’où Votre Seigneurie verra sans être vue, et pourra estimer le savoir-faire de mes hommes au juger, comme on dit.

L'Héritage Mystérieux - 15

I - Sir Williams (suite)

En effet, laissant le capitaine seul et dans l’obscurité un moment, Colar passa avec son rat- de-cave dans une pièce voisine ouvrant sur le carré, et tout aussitôt son compagnon vit jaillir un jet lumineux devant lui, et reconnut un trou percé dans la cloison. 

Grâce à ce trou, il pourrait voir et entendre, sans qu’on soupçonnât sa présence, tout ce qui se ferait ou se dirait dans la pièce où Colar venait d’entrer. 

Il commença donc par jeter un coup d’œil sur l’ameublement, qui était celui d’un petit salon de bourgeois dont le revenu varie de deux à trois mille francs : canapé couleur acajou en vieux velours d’Utrecht, rideaux de damas rouge, pendule à colonnes, escortée, sur la cheminée, de deux vases de fleurs sous globe, console au- dessous d’une glace à trumeau, et carreau ciré avec soin. 

–Voici, dit Colar, qui revint auprès du capitaine, le logement de mon sous-lieutenant, qui, pour tout le quartier, est un bon rentier retiré des affaires et vivant avec sa femme comme le tourtereau avec sa tourterelle. 

– Ah ! dit le capitaine, il est marié ?

 – À peu près.

– Et... sa femme ? 

– Madame Coquelet, dit Colar gravement, est une femme de mérite ; elle joue, au choix, les dames de charité, les comtesses du faubourg Saint-Germain et les princesses polonaises. Dans la rue Serpente, elle passe pour un modèle de piété et de vertu conjugale. 

–Très bien, dit le capitaine, où est ce Coquelet ? 

– Vous allez le voir, répondit Colar, qui, du bout de sa canne à nœuds dont il était muni, heurta le plafond de trois coups régulièrement espacés. 

Au même instant, un bruit se fit à l’étage supérieur, et peu après des pas résonnèrent dans l’escalier. Le capitaine vit alors apparaître, un bougeoir à la main, un homme de cinquante ans environ, chauve, maigre, l’œil cave et le front déprimé. Il était vêtu d’une vieille robe de chambre à ramages verts et chaussé de pantoufles en lisière. 

À première vue, M. Coquelet était un honnête épicier retiré, achevant une paisible vieillesse entre les plaisirs de la table d’hôte, le dimanche, et le confort du pot-au-feu et de la salade de ménage dans la semaine. Il avait un sourire triomphant et naïf. Mais l’œil exercé du capitaine n’eut aucune peine à démêler sous cette bonhomie apparente un caractère hardi et résolu, des instincts féroces, une sorte d’hercule qui se faisait pardonner sa calvitie par ses bras et une poitrine velus, et sa maigreur par une vigueur musculaire peu commune. Certes, cet homme, comparé à Colar et au capitaine, était aussi peu semblable à eux qu’ils l’étaient eux-mêmes l’un à l’autre. Colar était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, mince, portant une barbe et des moustaches noires, et ayant la tournure d’un sous-officier en costume de ville. 

Aux yeux d’une femme vulgaire, Colar aurait pu résumer le type idéal de l’homme beau, pour ne pas dire du bellâtre. 

Colar avait servi, et il conservait la désinvolture militaire en dépit de sa nouvelle profession, qui était un peu mystérieuse peut-être et non autorisée par les lois qui régissent nos sociétés modernes, mais qui n’en a pas fait moins de fervents adeptes et de dévoués sectaires. 

Le capitaine, au contraire, était un jeune homme de vingt-huit ans à peine, et qui ne paraissait pas en avoir vingt-quatre, tant il était blond et imberbe. 

De taille moyenne, mince, délicat en apparence, il n’avait de réellement viril que l’ardent regard qui jaillissait de ses yeux noirs, contraste étrange avec ses cheveux d’un blond cendré. 

On l’appelait à Londres, d’où il arrivait et où il avait laissé une mystérieuse et terrible renommée, le capitaine Williams ; mais, peut-être, n’était-ce point là son vrai nom. 

Maître Coquelet salua le capitaine et regarda Colar d’un air interrogateur. 

– C’est le maître, dit brièvement l’ancien soldat. 

Coquelet examina alors le capitaine avec une respectueuse attention, et murmura tout bas : 

– Bien jeune... 

– À Londres, lui souffla Colar à l’oreille, on ne s’en est jamais aperçu. C’est un homme, va ! 

Puis Colar ajouta : 

–Nos lapins vont venir d’ici à quelques minutes ; je leur ai donné rendez-vous à tous de une heure à deux du matin, et j’entends sonner une heure. Tu les recevras, Coquelet. 

– Et vous, mon lieutenant ? demanda le faux épicier retiré. 

– Moi, je vais causer avec Sa Seigneurie et lui montrer nos hommes par ce judas, avec un bout de biographie. C’est le plus simple pour aller vite en besogne. 

– Suffit ! dit Coquelet, je comprends. 

Un petit coup sec et significatif fut frappé en ce moment à la porte d’entrée à la maison. 

– Bon ! dit Coquelet, en voici un. 

Et il descendit, son bougeoir à la main, laissant Colar et le capitaine, qui s’enfermèrent dans la petite pièce contiguë au salon de M. Coquelet, et soufflèrent leur rat-de-cave. 

Deux minutes après, le faux épicier remonta en compagnie d’un jeune homme mince, fluet, aux cheveux crépus, et mis avec une élégance qui sentait son boulevard des Italiens. 

– Ceci, dit Colar à voix basse, tandis que le capitaine Williams collait son œil au trou percé dans le mur, ceci est un aristo, Votre Seigneurie, un jeune homme de bien bonne famille, qui, s’il n’avait eu quelques démêlés avec la rousse, qui l’a envoyé prendre les bains de mer à Rochefort, serait entré dans la magistrature ou la diplomatie. On l’appelle de son vrai nom le chevalier d’Ornit, mais il s’est prudemment débaptisé, et les dames de la rue Bréda, qui l’idolâtrent, l’ont surnommé Bistoquet. 

« Bistoquet est un garçon d’esprit, il a de petits talents très suffisants. Personne, mieux que lui, ne fait le tiroir au lansquenet, et, au besoin, il joue du couteau très proprement. Il ouvrirait une serrure Fichet avec une paille, et passerait par le trou d’une aiguille, tant il est mince. 

– Peuh ! fit dédaigneusement le capitaine, il faudra voir. 

Après le chevalier Bistoquet arrivèrent successivement une sorte de géant à grande barbe rousse du nom de Mourax, un héros de la salle Montesquieu, et un petit homme sec et maigre, plein de vigueur, et dont les yeux verts brillaient comme ceux d’un chat. 

– Voilà Oreste et Pylade, dit Colar. Mourax et Nicolo sont amis depuis vingt ans ; ils ont porté les mêmes breloques à Toulon pendant dix ans, et ils sont devenus associés en sortant du bagne. Mourax court les barrières, le dimanche, habillé en hercule, et Nicolo en pierrot ou en paillasse. Votre Seigneurie pourra utiliser leurs moments perdus. 

– J’aime mieux ceux-là ! dit laconiquement le capitaine. 

Après les deux artistes en plein vent arriva un grand jeune homme aux cheveux rouges et vêtu d’une blouse bleue. Il avait les mains noires d’un forgeron. 

– C’est le serrurier de la troupe, dit Colar. 

– Bien ! répondit Williams. 

Au serrurier succéda un petit monsieur un peu gras, un peu chauve, décemment vêtu de noir des pieds à la tête et portant une cravate blanche et des lunettes bleues. Il avait sous le bras un grand portefeuille en chagrin noir, et son nez, un peu rouge, témoignait de son culte fervent pour la dive bouteille. 

– Ça, murmura Colar à l’oreille du capitaine, c’est un clerc de notaire infortuné, que des revers ont conduit à quitter son étude pour un méchant cabinet d’affaires situé rue Mondétour, un quartier perdu. M. Nivardet a une assez belle écriture, et il fait le faux dans la perfection, imitant toutes les mains, depuis l’anglaise jusqu’à la ronde bâtarde. Un amour de plume, quoi ! 

– Nous verrons, dit Williams d’un ton bref. 

Au notaire succédèrent tour à tour les quatre dernières recrues de Colar, dont les types insignifiants n’apparaîtront dans la suite de cette histoire qu’à titre de comparses de ce vaste drame que nous allons dérouler sous les yeux du lecteur. 

Quand l’inspection fut terminée, Colar se tourna vers le capitaine : 

–Votre Seigneurie désire-t-elle se montrer, enfin ? 

– Non ! dit Williams. 

– Comment ! fit Colar étonné ; Votre Seigneurie n’est-elle pas satisfaite ? 

– Oui et non ; mais, dans tous les cas, je désire demeurer inconnu et n’avoir affaire à ma bande que par ton intermédiaire. 

– Comme il vous plaira, répondit Colar. 

– Nous causerons demain, ajouta Williams, et nous verrons ce qu’il peut y avoir à faire de tous ces braves gens. 

En prononçant ces mots à voix basse, le capitaine quitta sur la pointe du pied son poste d’observation, et se dirigea doucement vers la porte entrouverte sur l’étroit palier de l’escalier. 

– Demain, dit-il, à la même heure, au même endroit. Bonsoir ! 

Et le capitaine Williams disparut dans les ténèbres de l’escalier et gagna la rue, laissant Colar rejoindre les hommes qu’il avait embauchés. 

De la rue Serpente, Williams déboucha dans la rue Saint-André-des-Arts, la remonta jusqu’à la place de ce nom, et ensuite se dirigea vers les quais. Là, il passa la Seine, traversa la cité et arriva sur la place du Châtelet. 

En ce moment, une voiture à deux chevaux débouchait par la rue Saint-Denis, et le cocher criait « gare ! » au capitaine, qu’un sentiment de curiosité vague avait poussé à s’approcher. Le piéton et l’équipage se croisèrent sous un réverbère. Williams s’effaça, mais il jeta un coup d’œil dans la voiture dont les glaces étaient baissées, et à la lueur du réverbère, il aperçut un homme dont la vue lui arracha un cri étouffé : 

« Armand », murmura-t-il. Mais la voiture passa au grand trot, emportant l’homme que Williams avait appelé Armand, et qui, sans doute, n’eut le temps ni de remarquer le piéton ni d’entendre son exclamation étouffée. 

Un moment immobile, le capitaine Williams regarda l’équipage s’éloigner dans la direction des quais ; puis, croisant les bras, il murmura lentement et avec l’accent de la haine : 

–Ah! nous voilà donc enfin en présence, frère, toi l’idiote incarnation de la vertu, moi le génie du vice et la personnification du mal ! Tu cours sans doute soulager quelque infortune avec l’or que tu as volé? Eh bien! à nous deux; car me voici de retour, et j’ai soif d’or et de vengeance ! 

Le lendemain, le capitaine Williams fut exact au rendez-vous qu’il avait donné à Colar, sous l’arche du pont, et fit entendre son coup de sifflet mystérieux. 

Colar l’attendait, et se leva vivement au bruit de ses pas, puis il courut à sa rencontre : 

–Capitaine, murmura-t-il, je crois que j’ai trouvé une fameuse piste. 

Et, l’entraînant sous l’arche, il ajouta : 

– Il s’agit de douze millions ! 

A suivre...

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