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L'Héritage Mystérieux - 16

Précédemment :

– Ah! nous voilà donc enfin en présence, frère, toi l’idiote incarnation de la vertu, moi le génie du vice et la personnification du mal ! Tu cours sans doute soulager quelque infortune avec l’or que tu as volé? Eh bien! à nous deux; car me voici de retour, et j’ai soif d’or et de vengeance !
Le lendemain, le capitaine Williams fut exact au rendez-vous qu’il avait donné à Colar, sous l’arche du pont, et fit entendre son coup de sifflet mystérieux.
Colar l’attendait, et se leva vivement au bruit de ses pas, puis il courut à sa rencontre :
–Capitaine, murmura-t-il, je crois que j’ai trouvé une fameuse piste.
Et, l’entraînant sous l’arche, il ajouta :
– Il s’agit de douze millions !

L'Héritage Mystérieux - 16

II - Armor

Deux jours après l’entrevue du capitaine Williams, l’ancien chef de pick-pockets et de Colar, qui avait servi à Londres sous ses ordres, tandis que ce dernier lui montrait par le judas de la maison Coquelet les divers membres de la future association, une voiture de maître s’arrêtait au Marais devant un vieil hôtel de la rue Culture- Sainte-Catherine. Nous l’avons dit, une pluie fine faisait reluire les pavés : les rues étaient désertes.

L’hôtel devant lequel s’arrêta la voiture était une antique construction dont les restaurations les plus récentes remontaient au règne de Henri IV, cette époque brillante du Marais. Bâti entre cour et jardin, il avait sur la rue une grande porte à deux battants de chêne lourdement ferrés, et dont le cintre était orné d’un écusson écartelé et supporté par deux sphinx.

La taille usée de cet écusson ne permettait plus d’en distinguer parfaitement les couleurs ; mais, au-dessous, le temps avait respecté une inscription annonçant que cet hôtel avait été bâti sous le règne du roi Charles VIII, restauré en 1530 et en 1608, et qu’il était la demeure de la noble maison de Kergaz-Kergarez, race bretonne venue à la cour de France à la suite de la duchesse Anne de Bretagne, devenue reine.

La voiture qui s’arrêta devant cet hôtel entra peu après dans la cour, les deux battants de la porte s’étant ouverts au coup de cloche d’un valet de pied, et un homme d’environ trente-cinq ans en descendit.

En même temps, une lumière brilla en haut du perron, et un vieillard descendit à la rencontre du jeune homme.

C’était bien un vieillard, de première vue, si l’on en jugeait par ses cheveux, ses moustaches et ses favoris blancs ; mais à sa démarche ferme et droite, à son regard plein d’énergie, on devinait en lui toute la force, toute l’ardeur virile de l’âge à peine mûr. Peut-être avait-il soixante-cinq ans ; mais, à coup sûr, il était plus robuste qu’un homme de cinquante.

Il alla d’un pas rapide à la rencontre du jeune homme, et lui dit vivement :

– Je commençais à être inquiet, maître ; vous ne rentrez jamais aussi tard.

– Mon pauvre Bastien, répondit Armand de Kergaz, car c’était lui, quand on veut remplir la mission que je me suis imposée, le temps est une monnaie courante qu’il faut pouvoir dépenser sans hésitation et sans remords.

Et le jeune homme s’appuya sur les bras de Bastien et entra avec lui dans l’hôtel. Armand habitait la rue Culture-Sainte-Catherine depuis qu’il avait été mis en possession de son immense fortune. La solitude, l’éloignement de ce quartier lui plaisaient et lui permettaient en même temps d’être à portée des classes laborieuses et pauvres, parmi lesquelles il répandait ses bienfaits et ses aumônes mystérieuses.

Bastien le conduisit à son cabinet de travail.

– Maître, lui dit-il, vous allez vous coucher, je présume ?...

– Pas encore, mon bon Bastien, j’ai quelques lettres à écrire, répondit Armand en s’asseyant devant son bureau, mon œuvre avant tout.

– Maître, maître, murmura le vieillard avec un accent tout paternel, vous vous tuerez à ce jeu- là...

– Dieu est bon, répondit Armand, et je le sers. Il me conservera fort et robuste longtemps.

En ce moment on frappa doucement à la porte.

– Entrez, dit le jeune homme, surpris d’une visite à cette heure indue.

Un inconnu, qu’on pouvait prendre à sa mise pour un commissionnaire du coin de rue, se montra sur le seuil, introduit par un valet de chambre.

– Monsieur le comte de Kergaz ? demanda-t- il.

– C’est moi, répondit Armand.

Le commissionnaire salua d’un air gauche, et tendit à Armand une lettre dont celui-ci brisa aussitôt le cachet. L’écriture lui en était inconnue ; il courut à la signature et lut un nom : Kermor

Pas plus que l’écriture, ce nom n’éveilla le moindre souvenir chez Armand.

– Lisons ! se dit-il. Et il lut :

« Monsieur le comte,

« Vous êtes un grand et généreux cœur. Vous consacrez une fortune immense à faire le bien, et c’est un homme dont la conscience est bourrelée de remords, et qui sent approcher l’heure suprême qui s’adresse à vous. Les médecins me donnent six heures à vivre ; accourez, j’ai une noble et sainte mission à vous confier. Vous seul pouvez la remplir. »

Armand regarda le commissionnaire avec attention, et lui dit :

– Comment vous nommez-vous ?

– Colar, répondit-il. Je demeure dans l’hôtel de M. Kermor, et le suisse m’a chargé de vous apporter cette lettre.

Et Colar prit un air niais qui lui seyait à ravir et dissimulait parfaitement le lieutenant du capitaine Williams.

– Où demeure la personne qui vous envoie ? – Rue Saint-Louis-en-l’Île, répondit Colar. – Les chevaux, ordonna Armand.

Vingt minutes après, la voiture du comte de Kergaz franchissait la porte cochère d’un vieil hôtel dont la construction remontait aux premières années du règne de Louis XIV, et qui avait dû être bâti par un fermier des gabelles. Cet hôtel avait l’aspect lugubre et morne des demeures abandonnées ; l’herbe poussait verte et drue entre les pavés de la cour, et comme l’aube commençait à blanchir la cime des toits, Armand put remarquer les croisées hermétiquement closes du premier et du second étage, derrière lesquelles n’apparaissait aucune lumière.

Un vieux valet sans livrée, et dont le costume était aussi délabré que l’extérieur de l’hôtel, avait ouvert la porte cochère et dit à Armand :

– Monsieur le comte veut-il avoir la bonté de me suivre ?

– Allez ! dit Armand.

Le valet, armé d’un flambeau, fit gravir au visiteur, les huit marches vermoulues d’un perron à deux rampes, et l’introduisit dans un vaste vestibule d’apparence aussi sombre que les dehors de l’hôtel; puis il lui fit traverser plusieurs salles aux meubles d’un autre âge, disposés en enfilade, selon la mode d’autrefois, et il souleva enfin une portière qui donna passage à un jet de clarté.

Armand se trouva alors dans une chambre à coucher style rococo. Un lit à colonnettes dorées, avec un baldaquin d’où s’échappaient les plis d’une étoffe de soie à grands ramages et passée de nuance était au milieu, le chevet adossé au mur, et, dans ce lit, M. de Kergaz aperçut un petit vieillard sec, maigre, au front jauni, dépourvu de cheveux, et dont les yeux brillaient d’un feu étrange.

Il salua Armand de la main et lui montra un siège au chevet de son lit.

Puis il fit un signe au valet introducteur, qui se retira discrètement et ferma la porte derrière lui.

Armand regardait le vieillard avec un étonnement profond, et se demandait si réellement cet homme, dont l’œil étincelait, était si près de la mort.

–Monsieur, dit le vieillard, qui devina les réflexions de son visiteur, j’ai l’apparence d’un homme qui est loin encore de sa fin prochaine. Il n’en est rien, cependant ; mon médecin, qui est un habile homme, m’a annoncé qu’un vaisseau se romprait dans ma poitrine à huit heures du matin environ, et qu’à neuf j’aurai cessé de vivre.

– Monsieur, dit Armand, la médecine se trompe...

– Oh ! dit le vieillard, mon médecin est un homme infaillible. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit, monsieur.

Armand continuait à regarder le vieillard.

– Monsieur, poursuivit-il, je suis le baron Kermor de Kermarouet, et je vais mourir le dernier de ma race, aux yeux du monde du moins; car, moi, j’ai le pressentiment secret qu’un être de mon sang, homme ou femme, existe en ce monde. Je ne laisse derrière moi ni parents, ni amis, et nul ne me pleurera, car il y a vingt ans que je n’ai pas franchi le seuil de mon hôtel. À mon heure dernière, monsieur, je me suis ému en songeant que personne, si ce n’est ce vieux valet que vous avez vu et qui est mon unique compagnon depuis quinze années, que personne, dis-je, ne me fermerait les yeux, et que ma fortune s’en irait à l’État, faute d’héritiers. Or, monsieur, reprit le vieillard après s’être arrêté un moment pour reprendre haleine, car sa voix était souvent entrecoupée par une toux sèche et sifflante, j’ai une fortune immense, presque incalculable, et l’origine de cette fortune est aussi bizarre que le châtiment, que Dieu m’a infligé pour la faute de ma vie, est terrible.

Armand écoutait avec un étonnement croissant.

A suivre...

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