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L'Héritage Mystérieux - 18

Précédemment

Quand il fut seul, Colar se prit à rire :

– Pauvre vieux ! dit-il en regardant le cadavre, tu es mort bien tranquillement et ne te défiant de personne ; je suis entré chez toi comme un pauvre diable et tu m’as logé, sans présumer que je ne demandais à habiter une mansarde dans ton hôtel que pour savoir le parti qu’on peut tirer d’un homme riche et sans héritiers.

« Pauvre vieux ! va ! répéta le bandit avec un accent étrange.

« Et maintenant, voilà ce bon M. de Kergaz, un homme de bien, s’il vous plaît, qui va se mettre en mouvement pour trouver des héritiers.

Sois donc tranquille, le capitaine Williams est un fameux homme, et nous trouverons Thérèse avant lui.

« À nous les millions ! »

Et Colar se reprit à rire devant ce cadavre, chaud encore.

Quant à M. de Kermarouet, il était bien mort, et il ne se dressa point sur son séant pour chasser cet impie qui ricanait au pied de son lit de mort...

Et Armand de Kergaz était parti !

L'Héritage Mystérieux - 18

III - Cerise et Baccarat

À l’angle du boulevard et de la rue du Faubourg-du-Temple, au cinquième étage et auprès de la croisée d’une mansarde donnant sur la cour, par une journée de soleil du mois de janvier, c’est-à-dire environ quinze jours après l’entrevue du capitaine Williams et de Colar, une jeune fille travaillait avec ardeur devant une table surchargée des objets et des petits outils nécessaires à la confection de fleurs artificielles.

Elle pouvait avoir seize ans ; elle était grande, svelte, blanche comme un lis, avec des cheveux noirs et des lèvres dont le rouge ardent lui avait fait donner le surnom de Cerise dans l’atelier de fleuriste où elle avait fait son apprentissage.

Cerise avait entrouvert sa fenêtre pour laisser entrer un chaud rayon de soleil.

Et, tout en travaillant, la brune fille chantait avec insouciance cette romance, si fort à la mode alors d’Alfred de Musset, notée par Monpou, et qui commence ainsi :

Avez-vous vu dans Barcelone Une Andalouse au teint bruni...

Au moment où elle arrivait au dernier couplet, les jolies mains de la jeune fille achevaient de lier la tige d’une pivoine, qu’elle laissa tomber sur la table avec insouciance :

– Là ! dit-elle avec un petit soupir de mutine satisfaction, encore dix minutes, et mon ouvrage est fini ; j’irai le porter, et, en revenant, je jetterai un petit coup d’œil par la porte de l’atelier de M. Gros.

Un joli sourire se dessina sur les lèvres rouges de Cerise, et elle ajouta :

– Enfin, voilà donc dimanche venu ! S’il fait demain un temps pareil à celui-ci, je vais être la plus heureuse des femmes. Mon prétendu m’emmènera dîner avec sa mère aux Vendanges de Bourgogne, à Belleville.

Et Cerise, après avoir ri, se prit à soupirer un peu et se remit à sa besogne.

– Pauvre Léon ! murmura-t-elle, comme il voudrait être déjà revenu de son pays, où il ira chercher ses papiers et vendre son petit lopin de terre. Ah ! si M. Gros ne lui avait pas promis de le nommer contremaître le mois prochain, il serait déjà parti...

Cerise jeta un regard moitié triste et moitié souriant à une cage appendue auprès de la fenêtre, et dans laquelle voltigeait une mésange.

– Vous aurez bientôt un joli petit maître, ma belle chanteuse, dit-elle, et nous serons deux à renouveler le mouron et le chènevis de votre mangeoire, dans deux mois. Comme c’est long deux mois, quand on s’aime !...

Et Cerise soupira de nouveau.

Un pas léger résonna alors dans l’escalier, et une voix non moins fraîche, quoique plus sonore que celle de Cerise, se fit entendre, disant ce couplet des Lorettes, la première œuvre musicale de Nadaud :

Dans un quadrille à part, Voyez le grand Chicard, Avec grâce étalant

Un pantalon qui dimanche était blanc.

« Et nous sommes au samedi, réfléchit Cerise, qui se leva à demi de sa chaise et ajouta : Bon ! voilà Baccarat. Ah çà ! qu’a-t-elle donc à venir me voir si souvent, la grande sœur, depuis tantôt quinze jours, elle qui n’aime pas à se déranger ? »

La porte s’ouvrit ; une femme entra.

Certes, celui qui se fût trouvé là par hasard aurait jeté un cri d’étonnement à la vue des deux femmes qui se trouvèrent alors en présence, tant elles se ressemblaient, malgré la diversité de couleur de leurs cheveux.

Cerise était brune et blanche, et elle avait les yeux noirs pleins de gaieté et de mutinerie.

Baccarat était blanche et blonde, et malgré sa chevelure cendrée, elle avait également les yeux noirs et les lèvres rouges de sa sœur Cerise.

Les traits du visage, contour et profil, étaient les mêmes.

Cependant, en les regardant de plus près et en dépit de cette ressemblance de famille, on remarquait tout de suite en elles de notables différences dans l’âge, les mœurs, les habitudes, les manières.

Cerise avait seize ans ; elle était frêle, mince ; ses petits doigts, un peu rouges, portaient à leur extrémité les marques du travail, et ses ongles, qu’elle s’efforçait de soigner, étaient cependant mal taillés.

Baccarat avait vingt-deux ans ; sa taille avait acquis cette rondeur élégante, ce demi- embonpoint que n’ont jamais les jeunes filles, et ses mains, blanches comme un lis, avaient la transparence de la cire vierge, et laissaient entrevoir de belles veines bleues sous leur peau diaphane. Ses ongles, durs et polis, terminaient des doigts irréprochables, où l’œil le plus exercé n’aurait certes pas pu découvrir une seule piqûre d’aiguille.

Cerise avait des mains d’ouvrière : Baccarat avait des mains de duchesse.

L’œil noir de Cerise était tantôt pétillant de joie mutine et tantôt empli d’une vague et douce mélancolie.

Baccarat avait ce regard ardent, fier et presque méchant de la femme qui se sait forte et s’est fait une arme de sa beauté : quelquefois ses yeux brillaient d’un feu sombre, où se révélaient à demi les découragements fiévreux et les ardeurs inassouvies des passions.

Cerise était charmante dans sa petite robe de laine brune à manches fermées sur le poignet par un simple bouton de nacre, et sur lesquelles se rabattaient des manchettes d’une irréprochable blancheur ; elle avait au cou une guimpe qu’elle avait festonnée elle-même, et sur la guimpe un foulard de six francs, qui lui seyait mieux qu’un collier de perles fines...

Baccarat avait une robe de moire antique ; elle drapait sa taille élégante dans un cachemire de l’Inde, et portait un bracelet de prix à son bras nu, qui disparaissait à demi dans un manchon de martre de Sibérie.

Cerise était belle et sage, et voulait avoir un mari.

Baccarat avait fui, un soir, il y avait six ans, la maison paternelle, – un pauvre logis d’ouvrier, – et du sixième étage où son père était graveur sur cuivre et gagnait péniblement la vie de sa famille, elle s’était laissée choir dans une calèche à deux chevaux qui l’avait emportée vers le quartier des existences dorées, et l’avait déposée sur le seuil d’un petit hôtel de la rue Moncey, bâti par le jeune baron d’O... tout exprès pour elle.

Pendant cinq années, la pauvre famille n’avait point revu la fille séduite ; l’honnête graveur l’avait maudite, et la douleur qu’il avait éprouvée de la fuite de son enfant avait hâté chez lui le dénouement fatal d’une maladie de cœur dont il était atteint depuis longtemps.

À son lit de mort, Baccarat était revenue, et le père avait pardonné en expirant.

Mais, le père mort, la lionne reprit son genre de vie, et, chose triste à dire, elle entraîna sa mère hors de cette maison où, jusqu’alors, n’était entré que l’argent rare et si pur du travail, pour lui faire partager cette existence que le vice et la paresse avaient dorée.

Entre la mère oublieuse et la sœur coupable, Cerise, on devait s’y attendre, ne pouvait que succomber. Dieu la protégea, cependant, et lui mit au cœur la fierté de son père et son amour du travail.

Tandis que Baccarat roulait voiture avec sa complaisante mère, Cerise louait cette petite chambre où nous venons de la voir, y transportait une partie du pauvre ménage de ses parents, et continuait à gagner deux francs par jour à l’aide d’un travail opiniâtre.

Depuis plus d’un an Cerise vivait seule, subvenait à tous ses besoins, payait régulièrement son petit loyer, et faisait des économies pour sa corbeille de noce...

Car Cerise allait se marier au premier jour ; elle aimait un honnête ouvrier qu’on nommait

Léon Rolland, et qui avait la confiance absolue de son patron, M. Gros, principal ébéniste de la rue Chapon.

Et peut-être, du reste, que cet amour qu’elle avait au cœur n’avait pas peu contribué à l’empêcher de céder à la séduction, s’offrant à elle sous la double apparence d’une sœur pervertie et d’une mère qui foulait toute pudeur aux pieds.

Cependant, Cerise n’avait jamais cessé de voir sa mère et sa sœur ; toutes deux, ensemble ou à tour de rôle, venaient visiter la jeune ouvrière, et passer parfois une journée avec elle ; mais Cerise ne leur rendait jamais leurs visites. Elle eût rougi de mettre les pieds dans cet hôtel que Baccarat avait payé si cher.

Les deux sœurs s’embrassèrent avec affection.

– Bonjour, Cerisette, dit la pécheresse, bonjour, chère petite sœur.

– Bonjour, Louise, répondit la jeune ouvrière, qui avait une certaine répugnance à appeler sa sœur de ce sobriquet de Baccarat que lui avaient donné quelques viveurs, un soir d’orgie où elle gagnait des monceaux d’or au jeu de ce nom.

– Comment ! dit Baccarat en s’asseyant auprès de la fleuriste, tu as déjà fait tout cela depuis ce matin ?

– Ah ! dame, répondit Cerise en riant, je me suis levée au petit jour, et je me suis mise au travail bravement pour avoir plus tôt fini. C’est aujourd’hui samedi, et je veux être la première de l’atelier à rendre l’ouvrage... Et puis, ajouta Cerise, je me fais une robe pour demain, et j’aurai le temps de la finir en veillant un peu.

– Oh ! oh ! dit Baccarat avec distraction, tu te fais belle demain, il paraît ?

– Dame ! c’est dimanche...

– N’est-ce que pour cela ?

Cerise se prit à rougir comme le fruit dont elle portait le nom :

– Léon, dit-elle, m’emmènera dîner avec sa mère à Belleville.

Baccarat jouait distraitement avec un poinçon dont se servait sa sœur pour son métier de fleuriste.

– Ah ! dit-elle, tu l’aimes donc toujours, ton Léon ?

– Oui, répondit franchement Cerise ; n’est-il pas un brave cœur et un beau garçon !

– Je ne dis pas, murmura Baccarat ; mais en épousant un ouvrier, ma fille, tu seras dans la dêche toute ta vie.

– Bah ! dit Cerise ; quand on est deux à gagner sa vie et qu’on s’aime, on n’est jamais malheureux. D’ailleurs, Léon va être contremaître, il gagnera dix francs par jour, et il pourra m’établir un petit magasin où je me mettrai à mon compte. Il a du bien dans son pays, trois ou quatre mille francs au moins : c’est bien assez pour acheter un fonds de fleuriste.

Baccarat haussa imperceptiblement les épaules.

– Tu sais bien, dit-elle, que si tu as besoin de quatre ou même de dix mille francs pour t’établir, je te les donnerai.

– Nenni ! répliqua Cerise : une honnête fille n’accepte d’argent que de son père ou de son mari.

– Mais je suis ta sœur, moi.

– Si tu avais un mari, j’accepterais.

Baccarat se mordit les lèvres, et fronça ses sourcils olympiens.

– Tu me rendras cela, dit-elle, quand tu seras mariée... puisque Léon a de l’argent.

– Non, dit Cerise, je suis entêtée et fière, je n’emprunte pas : chacun son idée.

A suivre...

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