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L'Héritage Mystérieux - 19

Précédemment : 

Baccarat haussa imperceptiblement les épaules.

– Tu sais bien, dit-elle, que si tu as besoin de quatre ou même de dix mille francs pour t’établir, je te les donnerai.

– Nenni ! répliqua Cerise : une honnête fille n’accepte d’argent que de son père ou de son mari.

– Mais je suis ta sœur, moi.

– Si tu avais un mari, j’accepterais.

Baccarat se mordit les lèvres, et fronça ses sourcils olympiens.

– Tu me rendras cela, dit-elle, quand tu seras mariée... puisque Léon a de l’argent.

– Non, dit Cerise, je suis entêtée et fière, je n’emprunte pas : chacun son idée.

L'Héritage Mystérieux - 19

III - Cerise et Baccarat (suite)

La jeune fille s’était remise à travailler tout en causant avec sa sœur ; et Baccarat s’était insensiblement approchée de la croisée, sur laquelle elle s’était accoudée avec une négligence affectée, mais en réalité pour jeter un regard ardent et curieux à une croisée de la maison voisine, qui donnait pareillement dans la cour, et qui était située à un étage inférieur à celui de la modiste.

Cette fenêtre était fermée, et les rideaux blancs en étaient soigneusement tirés.

– Il n’y est pas, murmura tout bas Baccarat avec dépit.

– Dis donc, Louise, fit Cerisette qui suivait du coin de l’œil les mouvements de sa sœur, et qui avait sur les lèvres un mutin sourire, sais-tu que tu es bien gentille avec moi depuis quelque temps, de venir ainsi me voir presque tous les jours ?

Baccarat tressaillit, et se retourna brusquement.

– Est-ce que tu as affaire dans le quartier ? continua Cerise avec une naïveté hypocrite.

–Non, répondit Baccarat. Je viens te voir parce que je t’aime, et que j’ai ma liberté.

– Bon, fit la jeune fille avec malice, il y a longtemps que tu as ta liberté, et je crois que tu m’as toujours aimée... Cependant...

– Ah ! ma foi ! dit Baccarat, tant pis pour ta bégueulerie ordinaire ! Puisque tu me questionnes, je te dirai tout, quitte à te faire rougir.

Cerise baissa les yeux à demi.
– Si tu as des secrets, dit-elle, c’est différent...

–Non, répondit Baccarat, il n’y a pas de secrets là-dedans. J’ai ce qu’on appelle une tocade. Ça t’étonne peut-être, car on dit dans tout Paris qu’en dehors de sa famille, la Baccarat n’a pas de cœur, et qu’elle se moque autant d’un homme qu’un Français d’un Chinois.

Cerise leva la tête et regarda sa sœur.

La Baccarat était devenue sérieuse et triste en parlant de la sorte, et il y avait dans ses yeux comme une rage secrète d’obéir ainsi à un sentiment tout nouveau, elle qui se riait des plus orageuses passions.

– Oui, continua-t-elle, j’ai vu un jour, ici, il y a un mois, de ta fenêtre où j’étais accoudée comme aujourd’hui, un jeune homme qui m’a bouleversée et fait battre le cœur, à moi qui n’aime jamais...

Et Baccarat étendit le doigt.

– Là, dit-elle, cette fenêtre du cinquième.

– Bon ! dit Cerise en souriant, je sais qui tu veux dire. C’est M. Fernand Rocher.

– Tu le connais ? dit Baccarat avec joie.

– Oui, dit Cerise.

– Eh bien ! murmura la sœur aînée avec l’accent de la passion vraie, je l’aime... oh ! mais je l’aime, vois-tu, comme tu n’aimes pas Léon, toi !

– Ah ! dit Cerise d’un ton de reproche et d’incrédulité tout à la fois.

– Je l’ai vu trois fois, poursuivit Baccarat, trois fois à sa fenêtre, et il ne m’a seulement pas regardée, moi pour qui on se brûle la cervelle... Et je viens ici pour le voir... ne fût-ce qu’une seconde... Et, vois comme je suis toquée, il y a des moments où j’ai envie de lui écrire, de monter chez lui, et de me mettre à ses genoux en lui disant :

« – Tu ne sais donc pas que je t’aime ?

Et Baccarat laissa jaillir de ses grands yeux noirs un regard de flamme.

– Est-ce bête et bizarre, continua-t-elle, qu’on se laisse aller ainsi à aimer un homme qu’on ne connaît pas, dont on ne sait même pas le nom, qui est marié, peut-être ; qu’on l’aime à en perdre le boire et le manger, qu’on en rêve le jour et la nuit.

Cerise regardait sa sœur avec étonnement, tant elle connaissait son insensibilité ordinaire.

– Comment ! dit-elle, tu l’aimes autant que cela ?

– Oh ! fit Baccarat, posant la main sur son cœur, j’en deviens folle... Tiens, depuis un quart d’heure je suis là, l’œil fixé sur cette fenêtre fermée, mon cœur bat... Mais il n’est donc jamais chez lui, ce jeune homme ? acheva-t-elle avec impatience.

– Il rentre tous les jours à deux heures précises, répondit Cerise.

– Mais parle-moi donc de lui ! s’écria Baccarat avec l’impétuosité de la passion, dis- moi qui il est, ce qu’il fait, où et comment tu l’as connu !

– C’est Léon qui me l’a fait connaître.

– Comment cela ?

– Le patron de Léon lui a vendu un bureau, des chaises et un bois de lit quand il a emménagé dans cette maison. C’est Léon qui lui a livré tout cela et qui lui a posé ses rideaux.

« Il paraît qu’il n’est pas riche, ce jeune homme, et qu’il a une petite place de deux cents francs par mois dans un bureau. Avec cela, on ne va pas bien loin, quand on est un monsieur, qu’on porte habit et qu’il faut tenir un rang. Tu sais comme Léon est bon enfant ; il devina que M. Fernand était gêné par l’achat de ce mobilier, et il lui dit :

« – Le patron vous a vendu au comptant, monsieur, mais si vous avez besoin d’un peu de temps, j’en fais mon affaire. »

« Les meubles vendus montaient à trois cents francs ; M. Fernand accepta l’offre de Léon, en qui son patron a toute confiance, et il donna cent cinquante francs à compte. Il a payé le reste en trois mois, et comme il n’est pas fier, malgré son éducation, il a pris Léon en amitié.

« Il paraît qu’il est employé dans un journal, car il a facilement des billets de spectacle ; il en a donc offert plusieurs fois à Léon, qui les a acceptés pour nous les donner, à sa mère et à moi.

« Puis il s’est trouvé que l’ouvrage chômait un peu pour moi, et M. Fernand ayant des chemises à faire, Léon me l’a envoyé, et nous avons fait connaissance. Depuis ce temps, il me dit bonjour quand nous nous voyons à la fenêtre, et voilà ! acheva Cerise.

– Et... demanda Baccarat avec un tremblement dans la voix, il est... seul ?

– Oui.

– Tu ne vois jamais personne... chez lui ?

– Jamais.

Baccarat respira.

– Je l’aime, murmura-t-elle... et il m’aimera.

Comme elle achevait, la fenêtre du cinquième s’ouvrit et encadra une tête d’homme. Baccarat sentit tout son sang affluer à son cœur, et elle devint fort pâle.

– Le voilà ! dit-elle à sa sœur en se rejetant en arrière vivement.

Cerise se mit à la fenêtre et se prit à fredonner pour faire lever les yeux au jeune homme, qui regardait avec distraction dans la cour.

Fernand Rocher aperçut la jeune fille et la salua, puis il parut étonné de voir apparaître derrière elle une figure qui avait avec la sienne une pareille ressemblance.

– C’est ma sœur, lui dit Cerise.

Fernand salua.

– Dis-lui donc, souffla Baccarat à l’oreille de la jeune ouvrière, dis-lui donc qu’il serait bien aimable de venir nous dire bonjour.

L’accent de Baccarat était suppliant et toucha Cerise, qui, sans réfléchir à la légèreté d’une pareille démarche, cria au jeune homme en lui faisant signe du doigt :

–Venez donc nous dire bonjour, monsieur Fernand, si vous n’avez autre chose à faire.

– Je vous remercie bien de votre invitation, mademoiselle, répondit le jeune homme ; malheureusement je suis un peu à l’heure : j’ai une visite à rendre : je dîne en ville, et il faut que je m’habille.

– Il sort ! murmura Baccarat, qui se mordit les lèvres de dépit. Oh ! je saurai où il va.

Le jeune homme salua de nouveau les deux sœurs et ferma sa fenêtre.

– Oui, répéta Baccarat, je veux savoir où il va, et je le saurai. Peut-être chez quelque femme... Oh ! je crois que je serai horriblement jalouse.

Cerise écoutait sa sœur avec étonnement.

– Mais, fit-elle observer, M. Fernand n’est ni ton mari, ni ton amant.

– Il le sera, dit Baccarat, dont les sourcils blonds se réunirent sous l’impulsion d’une volonté altière.

– Ton mari ?

Baccarat haussa les épaules et se tut.

– D’ailleurs, murmura Cerise, je crois que Léon m’a dit que M. Fernand songeait à se marier.

À ce mot, Baccarat bondit comme une panthère blessée qui entend le cri lointain des chasseurs qui la traquent.

– Se marier, lui ! murmura-t-elle.

– Pourquoi pas ? demanda Cerise ingénument. – Je ne le veux pas, moi !

– Mais de quel droit ?...

– De quel droit ! s’écria la pécheresse en frappant du pied avec colère. Est-ce qu’il est question de droit en amour ? Je l’aime !...

– Mais s’il ne t’aime pas, lui ?...

– Il m’aimera...

Et la jeune femme jeta un regard superbe dans la petite glace placée sur la cheminée de Cerise, et semblait faire d’un coup d’œil l’inventaire de sa beauté fière et hardie.

– Par exemple ! dit-elle avec l’orgueil d’un ange déchu, il serait curieux que la première fois qu’une fille comme moi aurait eu fantaisie d’aimer un homme, cet homme ne l’aimât pas ! On s’est tué pour moi, et un petit employé qui demeure au cinquième ne deviendrait pas fou de moi ! Ah ! s’il en était ainsi, je ne serais plus la Baccarat.

Cerise venait de terminer ses fleurs, et elle jeta sur ses épaules un châle tartan à carreaux gris et blancs ; puis elle lissa ses cheveux, et mit sur sa tête un joli petit bonnet à nœuds de ruban ponceau.

– Je vais rendre mon ouvrage, dit-elle.

Les deux sœurs descendirent ensemble dans la rue.

Baccarat était venue en voiture, comme toujours.

Un joli coupé, attelé d’un cheval gris de fer et conduit par un cocher en livrée, attendait à la porte.

– Veux-tu que je te mène à ton magasin ? demanda la jeune femme en ouvrant la portière de sa voiture.

– Fi ! répondit la fière Cerise ; il ferait beau voir une pauvre ouvrière aller reporter quinze francs d’ouvrage dans un coupé traîné par un cheval de mille écus ! Adieu, Louise, je vais à pied...

– Adieu, petite sotte, répondit Baccarat, qui mit un baiser au front de sa sœur.

Cerise s’en alla d’un petit pas alerte et délibéré, traversa le boulevard et prit la rue du Temple, tandis que sa sœur s’installait dans le coupé.

– Où va madame ? demanda le cocher.

– Nulle part, répondit Baccarat, j’attends ici...

Elle attendit, en effet, dans le coupé, que M. Fernand Rocher sortît de la maison voisine, sur laquelle elle avait les yeux opiniâtrement fixés.

Dix minutes après, en effet, le jeune homme sortit et passa auprès de la voiture sans même y prendre garde.

– Suis ce jeune homme à distance, dit Baccarat à son cocher.

Le coupé partit au pas, et Baccarat abaissa prudemment les stores.

A suivre...

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