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L'Héritage Mystérieux - 20

Précédemment :

Cerise s’en alla d’un petit pas alerte et délibéré, traversa le boulevard et prit la rue du Temple, tandis que sa sœur s’installait dans le coupé.

– Où va madame ? demanda le cocher.

– Nulle part, répondit Baccarat, j’attends ici...

Elle attendit, en effet, dans le coupé, que M. Fernand Rocher sortît de la maison voisine, sur laquelle elle avait les yeux opiniâtrement fixés.

Dix minutes après, en effet, le jeune homme sortit et passa auprès de la voiture sans même y prendre garde.

– Suis ce jeune homme à distance, dit Baccarat à son cocher.

Le coupé partit au pas, et Baccarat abaissa prudemment les stores.

L'Héritage Mystérieux - 20

IV - Fernand

Fernand avait vingt-cinq ans. C’était un grand jeune homme aux cheveux noirs, au teint pâle, et qui avait plutôt de la physionomie qu’une beauté régulière.

Fernand était orphelin. Il n’avait eu d’autre protecteur, en entrant dans la vie, qu’un oncle maternel, M. de Sainte-Lucie, un vieil officier de marine qui l’avait fait élever avec sa modique pension de retraite, et qui était mort sans fortune.

À vingt ans, Fernand entra au ministère des affaires étrangères aux appointements de quinze cents francs ; deux ans plus tard, ses émoluments furent portés à deux cents francs par mois.

À ses moments perdus, Fernand écrivait, avec ses camarades de bureau, un tiers ou un sixième de vaudeville.

Le vaudeville rapportait cent francs de droits d’auteur, coûtait quarante francs de frais de copie, et laissait un dividende de dix francs par collaborateur.

Ce qui n’empêchait point Fernand Rocher de rêver un grand avenir dramatique et de soupirer en songeant que messieurs tels ou tels, qui gagnent cent mille francs au théâtre, avaient commencé comme lui.

Et puis Fernand était amoureux ; il aimait, l’ambitieux ! la fille de son chef de bureau, mademoiselle Hermine de Beaupréau, qui aurait, disait-on, quatre-vingt mille francs de dot ; et Fernand savait bien qu’il n’obtiendrait sa main qu’avec des difficultés inouïes, car M. de Beaupréau était avare.

Or, le jeune homme ne s’était habillé, ce jour- là, en si grande hâte, et n’avait fait une si minutieuse toilette, que parce que M. de Beaupréau l’avait invité à dîner. Le chef de bureau, qui ne se doutait nullement de l’amour du jeune homme pour sa fille, amour partagé, du reste, par Hermine, l’invitait souvent à dîner et l’avait pris en amitié. Fernand était intelligent et actif ; il travaillait, à ses heures perdues, à un grand ouvrage sur le droit des gens, ouvrage que M. de Beaupréau comptait publier sous son nom pour arriver à la rosette d’officier de la Légion d’honneur et au poste de chef de division. De là, l’amitié et la protection du chef de bureau pour le petit employé.

–Venez à trois heures, lui avait dit M. de Beaupréau, nous travaillerons jusqu’à cinq.

Et Fernand, qui n’avait pas vu Hermine depuis trois jours, s’était juré d’être exact, d’autant mieux que le chef de bureau ne l’était point, et qu’il advenait presque toujours que les deux amants avaient le temps de causer quelques instants et d’échanger un nouveau serment d’inaltérable fidélité.

L’employé traversa donc le boulevard, tourna à gauche dans la rue du Temple, et prit la rue de Vendôme pour gagner la rue Saint-Louis-au- Marais, où demeurait son chef de bureau.

Le coupé de Baccarat suivait à distance. La pécheresse ne perdait point le jeune homme du regard, et quand elle l’eut vu franchir la porte cochère d’une grande et vieille maison située dans le haut de la rue Saint-Louis, tout près de la place Royale, elle ordonna au cocher d’arrêter.

Puis elle s’élança hors de la voiture avec la légèreté d’une biche, et entra aussi dans cette maison.

Baccarat avait baissé prudemment son voile, de façon à n’être pas reconnue de Fernand.

La loge du concierge, située au fond de la cour, était habitée par une vieille femme bavarde, que la pécheresse jugea d’un coup d’œil parfaitement corruptible.

Elle lui mit un louis dans la main et lui dit :

– Avez-vous une langue, la mère ?

– Je m’en vante, ma belle dame ! répondit la vieille en saluant et prenant le louis, qu’elle fit disparaître prestement dans les profondeurs de sa poche.

– Eh bien ! dit Baccarat, il faut vous en servir ; cela pourra vous être utile. Quel est ce jeune homme qui vient de monter dans le grand escalier, sous la voûte ?

– Ça, dit la portière, c’est un employé du

milistère qui va chez son chef de bureau.

– Comment appelez-vous le chef de bureau ?

– M. de Beaupréau.

– Est-il marié ?

– Oui.

– Sa femme est-elle jeune ?

– Entre quarante et cinquante.

– Et,... demanda Baccarat, n’aurait-il pas une fille ?

– Ah ! oui, répondit la vieille, et une jolie, encore...

– Ah ! fit Baccarat qui se mordit les lèvres.

– Mademoiselle Hermine, acheva la portière, est belle comme les amours, et je crois bien que ce jeune homme en tient pour elle.

– Vous croyez ? fit la pécheresse dont la voix s’altéra.

– Dame ! il dîne ici trois ou quatre fois par semaine, au moins.

– À quelle heure sort-il d’ici, quand il dîne ?

– Vers dix heures du soir.

– C’est bien, merci.

Et Baccarat jeta un second louis sur la table graisseuse de la portière émerveillée, et disparut.

– C’est pour sûr une duchesse ! murmura la vieille femme.

Pendant que Baccarat prenait ses renseignements, Fernand Rocher, qui ne se doutait nullement de l’espionnage dont il était l’objet, montait lestement au troisième étage, et, le cœur palpitant, sonnait à la porte de M. de Beaupréau.

Le chef de bureau était un petit gentillâtre du comtat Venaissin qui était arrivé à Paris sans sou ni maille, avait obtenu, vers la fin de l’empire, une place de commis au ministère, et, au bout de vingt ans, à force de souplesse et de zèle envers tous les pouvoirs et tous les ministres, était parvenu au poste qu’il occupait depuis neuf ans déjà en l’année 1845.

M. de Beaupréau avait rencontré, dix-huit ans auparavant, une belle jeune fille qui n’avait d’autres parents qu’une vieille tante avare et despote et une dot assez ronde de deux cent mille francs.

La jeune fille, qui se nommait Thérèse d’Alterive, avait commis une faute, ou plutôt elle avait été victime d’un odieux guet-apens environné de circonstances mystérieuses qui rendaient impossible toute réparation.

Un pauvre enfant était venu au monde en cette douloureuse occurrence, et la jeune fille trahie avait au moins voulu être une bonne mère. Contrairement à tant d’autres, qui veulent conserver les apparences d’une irréprochable vertu, elle n’avait point abandonné la frêle créature à des mains étrangères.

M. de Beaupréau rencontra Thérèse, s’en éprit, flaira la dot de deux cent mille francs, et demanda la jeune fille en mariage. Thérèse lui avoua franchement sa situation ; M. de Beaupréau passa outre et lui dit :

– Votre enfant sera le nôtre, je le reconnaîtrai comme étant de mon sang.

Thérèse tressaillit de joie à la pensée que son enfant aurait un père, et bien que M. de Beaupréau fût laid, petit, presque difforme et d’un âge déjà mûr, elle l’épousa. Dans le monde, Hermine passa pour la fille légitime de M. de Beaupréau.

Le chef de bureau eut, quelque temps après et à deux années d’intervalle, deux fils de son mariage avec Thérèse. L’un de ces enfants mourut en bas âge, l’autre avait quinze ans à l’heure où commence notre récit.

Ce fut Hermine elle-même qui vint ouvrir à M. Fernand Rocher, l’unique servante de la maison étant sortie pour faire les provisions du dîner.

M. de Beaupréau était avare et voulait cependant garder un certain décorum. Il occupait un appartement de quinze cents francs de loyer et donnait des soirées ; mais les garçons de bureau du ministère y servaient les rafraîchissements, et le lendemain la bonne demeurait seule à réparer les désordres et le remue-ménage occasionnés par le bal.

À la vue de Fernand, Hermine rougit jusqu’aux oreilles, et Fernand, regardant la jeune fille, éprouva cette naïve et violente émotion qui s’empare toujours de l’homme épris en présence de la femme qu’il aime.

Madame de Beaupréau était dans un coin du salon, occupée à broder au métier. Elle tendit affectueusement la main au jeune homme, et lui dit :

– M. de Beaupréau n’est point rentré encore, mais il ne saurait tarder, j’imagine.

– Monsieur Fernand, dit Hermine rougissant toujours, voulez-vous m’accompagner au piano ?

– Avec plaisir, mademoiselle, répondit-il en s’approchant aussitôt de l’instrument, placé assez loin de l’endroit où se trouvait madame de Beaupréau.

– J’ai déchiffré une romance nouvelle de madame Loïsa Puget, continua Hermine pour cacher son trouble ; elle est charmante : vous allez voir...

Et Hermine développa le pupitre du piano, sur lequel elle étala sa musique.

Pendant ce temps, Fernand murmurait à voix basse :

– J’ai une bonne nouvelle à vous donner, Hermine... Mon drame est reçu au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il sera représenté cet hiver et me donnera, je l’espère, beaucoup d’argent... Alors j’oserai...

– J’ai parlé à ma mère... répondit Hermine à mi-voix.

Fernand tressaillit :

– Eh bien ? demanda-t-il.

–Eh bien ! répondit la jeune fille, dont le visage s’empourpra, ma mère prétend qu’il faut se hasarder à parler à mon père.

Le jeune homme hocha tristement la tête :

– Je connais M. de Beaupréau, murmura-t-il, il me refusera votre main... Je suis pauvre... et mon seul espoir est dans cet avenir dramatique sur lequel je compte.

– Écoutez, reprit Hermine, maman m’a demandé si j’étais bien sûre de votre amour.

– Ah ! pourriez-vous en douter ?

– Et, bien qu’elle ait une certaine appréhension de mon père, elle l’abordera franchement. Elle m’aime tant, ma pauvre mère !

– Mais... quand ? interrogea Fernand, dont le cœur se reprit à battre avec violence.

– Ce soir... si vous voulez.

Au moment où Hermine prononçait ces derniers mots, sa mère, qui s’était approchée, la prit dans ses bras avec tendresse, et regardant Fernand :

– Est-il bien vrai que vous l’aimiez ? demanda-t-elle de cette voix inquiète et presque alarmée qui n’appartient qu’à une mère.

Fernand ne répondit pas, mais il s’agenouilla devant madame de Beaupréau et jeta un long regard d’amour sur Hermine.

– Eh bien ! dit la mère avec émotion, pourquoi m’opposerais-je au bonheur de mon enfant ?

Elle mit la main de sa fille dans la main de Fernand, les fiançant ainsi par ce geste éloquent et simple.

– Après le dîner, dit-elle, Hermine vous emmènera dans le cabinet de travail de M. Beaupréau et vous me laisserez seule avec lui.

Ce fut une après-midi charmante que celle qui s’écoula alors pour les deux jeunes gens sous les yeux de la mère, heureuse de leur bonheur ; et M.deBeaupréau fut si bien oublié, qu’on ne s’aperçut point qu’il était en retard, et que l’heure du dîner sonnait avant son arrivée.

Tout à coup, on le vit apparaître sur le seuil du salon, marchant d’un pas inégal et brusque, et le visage empourpré.

Ses petits yeux clignotaient derrière ses lunettes bleues, et toute sa personne trahissait une émotion mal contenue. Évidemment quelque chose d’insolite lui était advenu, et l’existence régulière et monotone du chef de bureau venait de subir quelque secousse mystérieuse.

A suivre...

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