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L'Héritage Mystérieux - 21

Précédemment : 

Elle mit la main de sa fille dans la main de Fernand, les fiançant ainsi par ce geste éloquent et simple.

– Après le dîner, dit-elle, Hermine vous emmènera dans le cabinet de travail de M. Beaupréau et vous me laisserez seule avec lui.

Ce fut une après-midi charmante que celle qui s’écoula alors pour les deux jeunes gens sous les yeux de la mère, heureuse de leur bonheur ; et M.deBeaupréau fut si bien oublié, qu’on ne s’aperçut point qu’il était en retard, et que l’heure du dîner sonnait avant son arrivée.

Tout à coup, on le vit apparaître sur le seuil du salon, marchant d’un pas inégal et brusque, et le visage empourpré.

Ses petits yeux clignotaient derrière ses lunettes bleues, et toute sa personne trahissait une émotion mal contenue. Évidemment quelque chose d’insolite lui était advenu, et l’existence régulière et monotone du chef de bureau venait de subir quelque secousse mystérieuse.

L'Héritage Mystérieux - 21

V - Guignon

Cependant, et tandis que Baccarat suivait à distance Fernand Rocher se rendant rue Saint- Louis chez M. de Beaupréau, Cerise trottait lestement tout le long de la rue du Temple et gagnait la rue de Rambuteau, où se trouvait le magasin de fleurs pour lequel elle travaillait.

Elle était si gentille dans sa mise, ses mouvements et sa démarche, que les passants les plus affairés s’arrêtaient involontairement sur les trottoirs pour la regarder, et que plus d’un jeune homme, sur le seuil d’un magasin, murmurait avec envie :

– Oh ! la jolie fille ! Celui qu’elle aime est bien heureux !

Mais Cerise ne prenait pas plus garde aux coups d’œil amoureux qu’aux propos plus ou moins galants qui l’accueillaient sur sa route, et elle poursuivait son chemin en songeant à son cher Léon, dont elle serait bientôt la femme.

Elle atteignit ainsi son magasin, où elle fut accueillie par le sourire bienveillant du patron, content de son ouvrière.

Madame Legrand, la maîtresse du magasin, s’écria en la voyant entrer :

– Ah ! voici Cerise, ma meilleure ouvrière ! C’est bien, ma petite, c’est très bien d’arriver à l’heure. Me rendez-vous tout aujourd’hui ?

– Voilà, dit Cerise en étalant avec soin sur le comptoir tout son ouvrage ; je n’ai plus rien à la maison, madame.

– C’est que, fit madame Legrand, qui était une bonne et grosse femme très réjouie, c’est de la belle et bonne ouvrage, encore ! Au moins, voilà une ouvrière honnête et qu’il fait plaisir de mettre à ses pièces. Vous ne travaillez point comme cela, vous autres, mesdemoiselles les paresseuses.

Et, moitié souriante, moitié sévère, la fleuriste s’adressait aux cinq ou six jeunes filles travaillant la journée dans le magasin.

Puis elle se tourna vers un jeune commis préposé à la caisse de la maison, et qui, la plume à l’oreille, regardait Cerise avec la naïve admiration d’un amoureux.

– Allons, monsieur Eugène, dit-elle, au lieu de regarder ma Cerise avec vos yeux de sucre candi, comme si c’était une jeune fille à enjôler, faites- lui donc son compte.

Le commis rougit et baissa les yeux.

– Combien te doit-on, mignonne ? demanda la fleuriste.

–Mais, madame, répondit Cerise, cela doit faire dix-sept francs quarante-cinq centimes, je crois ; voyez plutôt, en comptant les groupes de fleurs.

– C’est bien cela, dit madame Legrand ; tu sais ton compte, ma belle, et je te soupçonne d’avoir dans un coin de ta chambre une belle tirelire pour tes économies.

– Dame ! fit Cerise en riant, c’est bien possible.

– Et qu’en feras-tu de tes économies, mademoiselle ?

– Ah ! dit Cerise d’un air sérieux que démentait à demi son minois mutin, il faut de l’argent pour s’établir.

– Comment ! tu veux t’établir !... Tu me quitterais !

– Non, dit Cerise, ce n’est pas ainsi que je l’entends.

– Bon ! tu veux te marier, peut-être ?

– Dame ! fit naïvement Cerise.

Le jeune commis qui débitait sur son livre le compte de la petite ouvrière laissa, à cet aveu, tomber un pâté sur sa page blanche, et sa plume lui échappa des doigts.

– Eh bien ! dit madame Legrand, voilà qui est bien parlé et avoir de bons sentiments, ma petite. Il vaut mieux épouser un brave garçon, et continuer à porter des bonnets, qu’avoir des plumes à son chapeau comme font beaucoup de jeunes filles qui se laissent entortiller par un tas de petits serins qui ont des gants jaunes et un morceau de vitre dans l’œil en manière d’agrément.

– Est-elle bête, la patronne ! murmura tout bas une grande fille maigre, grêlée et rousse, qui travaillait le nez sur son ouvrage ; si j’étais jolie comme Cerise, je ne m’échinerais pas, moi, à gagner trente sous par jour, et je roulerais voiture pendant six mois.

Cerise s’était approchée du comptoir, derrière lequel le jeune commis enlevait sa tache d’encre avec un grattoir.

– Ah ! mademoiselle, murmura-t-il tout bas en comptant l’argent de la jeune fille, si vous voulez un mari... je sais bien... moi... enfin...

– Et as-tu déjà un prétendu, petite ? demanda madame Legrand, interrompant ainsi la déclaration embarrassée du pauvre caissier.

– Dame ! oui... répondit Cerise.

Cette fois, de rouge qu’il était, le caissier devint pâle, et sa main trembla en étalant, selon l’habitude, les huit pièces de deux francs et l’appoint des dix-sept francs quarante-cinq centimes.

– Et peut-on vous demander, petite sournoise, continua la maîtresse fleuriste, quel est ce prétendu ?

– C’est un brave ouvrier, dit Cerise, et pas feignant, allez !

– L’aimes-tu ?

– Oh ! c’te bêtise, exclama la jeune fille en riant, plus souvent que j’épouserais un homme qui ne me conviendrait pas...

Et Cerise mit son argent dans sa poche, et prit l’ouvrage à faire et les commandes de sa patronne; puis elle salua les demoiselles de l’atelier, souhaita le bonsoir à madame Legrand, et sortit.

Les commis d’étalage des magasins, qui l’avaient vue passer allant rue Rambuteau, auraient pu remarquer que Cerise trottait encore plus vite en revenant et remontant la rue du Temple dans la direction du boulevard.

On eût dit qu’elle avait hâte de rentrer chez elle.

Il n’en était rien cependant, car au lieu de poursuivre sa route vers le faubourg, elle prit la rue Chapon, où M. Gros, le patron de Léon Rolland, avait son atelier.

– J’aurai bien peu de chance, murmura Cerise, si je n’aperçois pas Léon.

Et, arrivée devant la boutique de l’ébéniste, elle ralentit le pas et feignit de lorgner un meuble à l’étalage.

Précisément le futur contremaître était sur la porte, et, voyant Cerise, il sortit.

Léon Rolland était un grand jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, à la barbe blonde, au teint rose et frais, à la stature herculéenne, et qui devait être d’une force peu commune. Sans être précisément beau, Léon avait une de ces physionomies avenantes qui respirent la bonne humeur et la franchise, et son grand œil bleu était plein de douceur et de bonté. Il vint à la jeune fille un sourire aux lèvres, un regard d’amour dans les yeux, et lui dit, en prenant sa petite main dans sa robuste main d’ouvrier :

–Bonjour, mademoiselle Cerise; vous êtes bien bonne de passer par ici...

– J’ai pensé que je vous verrais... répondit naïvement la jeune fille en rougissant un peu.

– Et vous avez bien deviné, Cerise. Mais, dans tous les cas, je vous aurais toujours vue aujourd’hui, car je serais allé chez vous ce soir, après la paie.

– Est-ce que vous aviez à me parler, Léon ?

– Oui, et par rapport au sérieux, dit-il, la voix légèrement émue.

– Ah ! mon Dieu ! dit Cerise inquiète. Et de quoi tourne-t-il donc ?

– Oh ! rien de fâcheux, allez, au contraire ! D’abord, il faut vous dire que ma mère et moi nous irons flâner à la barrière demain, histoire de dîner, et vous seriez bien gentille de venir avec nous.

– Dame ! fit Cerise avec diplomatie, si votre mère veut...

– Bon ! elle sait bien que vous serez ma femme.

Cerise baissa les yeux à demi, et regarda la pointe de son petit pied d’un air pensif.

– Est-ce que c’est votre invitation à dîner que vous regardez comme une chose aussi sérieuse ? demanda-t-elle d’un air futé.

– Non, répondit Léon, c’est autre chose. Vous savez que le patron m’a promis la place de contremaître pour dans deux mois.

– Oui, soupira Cerise, qui pensait que deux mois étaient deux siècles.

– Eh bien, fit joyeusement l’ouvrier, le patron s’est ravisé.

– Comment ! vous ne serez pas contremaître ? – Au contraire, je le suis déjà !

– Bah ! exclama Cerise stupéfaite.

– Voici la chose, Cerise. Antoine, notre contremaître d’auparavant, qui devait s’établir à la fin du mois prochain, vient de faire un héritage et il est parti au pays. Alors je l’ai remplacé.

– Eh bien ? fit Cerise qui croyait comprendre. – Alors le pays d’Antoine étant le mien, je l’ai prié de vendre mon lopin de terre et de m’apporter mes papiers.

– Et vous n’irez pas, vous ?

– Non, dit Léon ; et comme Antoine sera ici dans huit jours...

Il s’arrêta et regarda la jeune fille.

– Eh bien ? fit-elle avec une hypocrite naïveté, tandis que son petit cœur s’était pris à battre.

– Si vous vouliez... il me semble... dit Léon qui commençait à se troubler aussi, nous pourrions nous marier dans quinze jours.

Cerise devint pourpre et baissa les yeux.

– C’est bien près... murmura-t-elle.

– C’est bien loin encore... répondit Léon, qui pressa la jolie main de l’ouvrière dans les siennes.

– Nous verrons... dit-elle en se dégageant. Adieu, monsieur Léon... à demain !

A suivre...

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