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L'Héritage Mystérieux - 22

Précédemment : 

Il s’arrêta et regarda la jeune fille.

– Eh bien ? fit-elle avec une hypocrite naïveté, tandis que son petit cœur s’était pris à battre.

– Si vous vouliez... il me semble... dit Léon qui commençait à se troubler aussi, nous pourrions nous marier dans quinze jours.

Cerise devint pourpre et baissa les yeux.

– C’est bien près... murmura-t-elle.

– C’est bien loin encore... répondit Léon, qui pressa la jolie main de l’ouvrière dans les siennes.

– Nous verrons... dit-elle en se dégageant. Adieu, monsieur Léon... à demain !

L'Héritage Mystérieux - 22

V - Guignon (suite)

– Cerise, demanda Léon, ne voudriez-vous pas aller jusqu’à la rue Bourbon-Villeneuve ?

– Chez votre mère ?

– Oui. Vous lui parlerez de notre idée pour demain à la bonne femme.

– Bien, j’y vais, dit Cerise. Adieu, Léon.

Les deux fiancés échangèrent un long regard et un dernier serrement de main, puis Cerise s’esquiva le cœur palpitant et plein de joie, à la pensée que son bonheur était avancé de six semaines.

La jeune ouvrière gagna la rue Saint-Martin, et elle allait atteindre le boulevard, lorsqu’elle s’entendit appeler par son nom :

– Bonjour, mademoiselle Cerise, disait une voix à côté d’elle.

Cerise se retourna et vit un homme arrêté sur le trottoir, et la saluant en ôtant sa casquette.

C’était un jeune homme d’une trentaine d’années, malingre et chétif, au visage couturé de petite vérole, mais au regard intelligent et gai et à la lèvre souriante et bonne.

C’était un peintre en bâtiment, à qui ses mésaventures nombreuses avaient valu le sobriquet de Guignon, bien qu’il s’appelât Louis Verdier.

Le voyant si petit et si délicat, son père, un robuste Auvergnat, marchand de ferraille et de bric-à-brac, avait haussé les épaules en murmurant :

– Ça ne fera jamais un maître ouvrier. Vaut mieux se résigner à en faire un artiste.

Et le digne brocanteur avait mis son fils en apprentissage chez un peintre-vitrier. Guignon devenu ouvrier, avait vu tous les malheurs, toutes les mésaventures du monde fondre sur lui.

Il était assez joli garçon ; la petite vérole le coutura à vingt ans.

Sa mère mourut, laissant du bien ; son honnête père le vola, sous prétexte que les artistes n’ont besoin de rien.

Enfin, la destinée de Guignon était d’être perpétuellement amoureux sans jamais arriver à son but.

S’il rencontrait une jeune fille, il commençait par lui plaire, la demandait en mariage, obtenait sa main et, au dernier moment, on ne sait pourquoi, le hasard, un événement sans importance, un rien remettait tout en question et le mariage se trouvait rompu.

Un jour, Guignon était allé jusqu’à la mairie, donnant la main à sa future : il avait même déjà ouvert la bouche pour prononcer le terrible oui, lorsqu’il fut pris d’un malaise subit et obligé de sortir sur-le-champ. Pendant les dix minutes que dura son absence, la future fit des réflexions et s’en alla. En revenant, Guignon trouva le maire prêt à le marier, mais la femme avait disparu.

Du reste, Guignon prenait philosophiquement son parti de cette persécution constante du sort ; il riait et chantait toujours, était serviable et bon, et on ne lui connaissait pas d’ennemis.

Il était lié depuis dix ans au moins avec Léon Rolland, le fiancé de Cerise, et c’est pour cela qu’il avait salué la jeune fille en l’appelant par son nom.

Cerise reconnut Guignon, et alla à lui.

– Ah ! bonjour, monsieur Louis, dit-elle. Vous allez bien ?

– Oh ! dit l’ouvrier, vous pouvez bien m’appeler Guignon, mademoiselle, je ne m’en fâche pas, allez ! Et puis, c’est bien mon nom, quand on y songe. Et où donc allez-vous comme ça ?

– Je vais rue Bourbon-Villeneuve, chez la mère de Léon, répondit Cerise.

– Tiens ! dit Guignon, je l’ai vu tantôt, Léon. Il paraît que ça va comme vous voulez, rapport au mariage, n’est-ce pas ?

– Oui, répondit Cerise, qui baissa modestement les yeux.

Et elle se hâta d’ajouter :

– Si vous étiez bien gentil, monsieur Guignon, vous viendriez avec nous demain à Belleville ?

– Ça va, mam’selle, d’autant que Léon m’en a parlé. C’est un bon zigue, Léon, et vous aurez là un fier mari tout de même. Pourtant...

Guignon s’arrêta indécis, et comme s’il avait à formuler une accusation contre l’ébéniste.

– Eh bien ? demanda Cerise.

– Il y a un nouveau camarade depuis quelque temps, dit Guignon, et ce camarade ne me va guère.

– Comment l’appelez-vous ?

– C’est un serrurier qu’on appelle Rossignol, un nom bien trouvé pour un serrurier ; une drôle de binette, allez ! et Léon a bien tort de le fréquenter ; mais, enfin, c’est son affaire, ça lui plaît.

– Tiens, dit Cerise, je ne l’ai jamais vu, ce Rossignol, moi.

– Oh ! c’est qu’ils se fréquentent depuis deux ou trois jours seulement. Enfin, si vous faisiez bien... vous empêcheriez Léon... J’ai une drôle d’idée...

Et Guignon salua encore une fois Cerise, et s’en alla à sa besogne, tandis que la jeune fille arrivait sur le boulevard et le remontait dans la direction de la porte Saint-Denis, pour gagner de là la rue Bourbon-Villeneuve.

En ce moment-là, précisément, un homme d’environ cinquante ans, petit, gras, les jambes courtes et grêles, le front chauve, le visage d’un rouge livide et les yeux abrités derrière des conserves bleues, descendait le boulevard et se dirigeait vers le Château-d’Eau.

Cet homme était vêtu d’un habit bleu à boutons d’or, orné du ruban de chevalier de la Légion d’honneur, et d’un paletot d’alpaga blanc ouvert et laissant voir l’habit.

Ce personnage, dont le physique était grotesque et dont la mise, cependant, accusait un homme distingué, n’était autre que M. Gaston- Isidore de Beaupréau, chef de bureau au ministère des affaires étrangères.

M. de Beaupréau revenait à pied de l’hôtel du boulevard des Capucines et rentrait chez lui, où il avait donné rendez-vous à Fernand Rocher, pour le faire travailler à son grand ouvrage sur le droit des gens.

Par le plus grand des hasards, le chef de bureau et la jeune fleuriste se trouvèrent nez à nez, et à peine M.deBeaupréau, qui lorgnait toutes les femmes en vieil amateur, eut-il envisagé la belle Cerise, qu’il se produisit chez lui une révolution étrange, et que tout son sang afflua à son cœur, tandis que ses yeux avaient un éblouissement derrière leurs conserves bleues.

Il s’arrêta net d’abord et la regarda ; puis, comme elle passait sans faire attention à lui, il rebroussa chemin, et, obéissant à une irrésistible attraction, il se mit à la suivre.

Certes, l’aventure n’était pas nouvelle pour le chef de bureau. Il avait suivi cent fois une grisette dans la rue, et l’avait abordée avec cette audace particulière aux hommes mûrs ; mais cette fois, soit que la démarche modeste et pleine de décence de la jeune fille lui imposât, soit qu’il fût dominé par un sentiment de timidité étrange chez un homme comme lui, il se contenta de marcher auprès d’elle, à distance, la dévorant des yeux. Ce ne fut qu’à l’entrée de la rue Saint-Denis que Cerise s’aperçut qu’elle était suivie ; alors elle doubla le pas...

Le chef de bureau l’imita.

Cerise prit la rue Bourbon-Villeneuve, M. de Beaupréau la suivit.

Elle entra chez la mère de Léon, qui demeurait au fond d’une maison formant le coin avec la place du Caire, et elle y passa une heure et demie à causer avec la vieille femme.

Quand elle sortit, elle aperçut M. de Beaupréau immobile sur le trottoir, et dans l’attitude d’un homme qui attend.

Alors elle se hâta de descendre la rue pour échapper à cette poursuite ; mais le chef de bureau, qui s’était enhardi, la rejoignit et voulut lui parler.

– Mademoiselle... dit-il.

Cerise se retourna brusquement.

– Monsieur, répondit-elle, vous vous trompez, et je n’ai pas l’habitude de parler aux hommes qui m’abordent dans la rue. Passez votre chemin.

Et, profitant du moment de stupeur que son ton sec et digne avait produit sur M. de Beaupréau, Cerise continua son chemin plus vite encore.

Mais le chef de bureau se remit en marche et continua à la suivre à distance, décidé à ne point la perdre de vue, et poussé par cet irrésistible entraînement qui l’avait déjà conduit rue Bourbon-Villeneuve.

Cerise rentra chez elle, et, au seuil de sa porte, se retourna pour voir si elle était enfin débarrassée de la poursuite de M. de Beaupréau.

Elle ne le vit point, et, rassurée, elle monta à son sixième étage en chantant. Cependant le chef de bureau ne l’avait point perdue du regard ; ne sachant si Cerise demeurait faubourg du Temple, ou si elle était en course dans cette maison, il attendit longtemps à la porte ; puis, ne la voyant pas reparaître, il prit le parti d’entrer, et, imitant Baccarat, mit cent sous dans les mains du portier, qu’il questionna.

– Ah ! monsieur, lui dit franchement celui-ci, vous perdez bien votre temps, allez ; mademoiselle Cerise est une fille honnête.

– Je suis riche, hasarda M. de Beaupréau.

– Quand vous le seriez plus que le roi, vous n’en seriez pas plus avancé. D’ailleurs, elle a un promis, la petite, et vous vous feriez casser les reins... Ah ! acheva le portier, si c’était sa sœur... je ne dis pas.

– Qu’est-ce que sa sœur ?

– Une fille qui a mal tourné, et qui a voiture.

– Comment la nommez-vous ?

– La Baccarat.

Une pensée infernale vint alors à M. de Beaupréau.

– Et où demeure-t-elle, cette sœur ? demanda- t-il.

– Rue Moncey, répondit le portier, que Cerise avait souvent envoyé chez Baccarat.

– C’est bien, dit le chef de bureau.

Et il s’en alla tout pensif.

M. de Beaupréau venait d’être atteint par la première douleur de ce mal sans remède qu’on nomme une passion de vieillard.

Il aimait déjà Cerise avec la sauvage brutalité d’un tigre, et il rumina dans sa tête les plans de séduction les plus machiavéliques, en se dirigeant vers la rue Saint-Louis, où nous l’avons vu arriver rouge, hors de lui et dans un état d’agitation extrême.

A suivre...

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