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L'Héritage Mystérieux - 23

Précédemment : 

– Qu’est-ce que sa sœur ?

– Une fille qui a mal tourné, et qui a voiture.

– Comment la nommez-vous ?

– La Baccarat.

Une pensée infernale vint alors à M. de Beaupréau.

– Et où demeure-t-elle, cette sœur ? demanda- t-il.

– Rue Moncey, répondit le portier, que Cerise avait souvent envoyé chez Baccarat.

– C’est bien, dit le chef de bureau.

Et il s’en alla tout pensif.

M. de Beaupréau venait d’être atteint par la première douleur de ce mal sans remède qu’on nomme une passion de vieillard.

Il aimait déjà Cerise avec la sauvage brutalité d’un tigre, et il rumina dans sa tête les plans de séduction les plus machiavéliques, en se dirigeant vers la rue Saint-Louis, où nous l’avons vu arriver rouge, hors de lui et dans un état d’agitation extrême.

L'Héritage Mystérieux - 23

VI - Thérèse

À la vue de M. de Beaupréau ainsi agité, sa femme et sa fille jetèrent un cri d’étonnement et d’inquiétude.

– Mon Dieu ! qu’avez-vous, monsieur ? lui demanda madame de Beaupréau.

– Moi ! fit le chef de bureau en tressaillant, absolument rien.

– Cependant, cette agitation...

– J’ai failli être écrasé par une voiture, répondit-il à tout hasard, mais me voilà remis. Ce n’est rien. À table ! il est six heures.

Et, obéissant à l’habitude, M.deBeaupréau offrit la main à Hermine et la conduisit dans la salle à manger, à la place qu’elle occupait habituellement à table.

Fernand était consterné. L’agitation de son chef de bureau lui paraissait devoir se changer en mauvaise humeur et le disposer peu, par conséquent, à écouter avec bienveillance la demande que madame de Beaupréau allait faire pour lui de la main d’Hermine. Cependant Fernand se trompait. M. de Beaupréau fut rêveur et presque triste, mais il ne manifesta aucune impatience, et un sourire plein de bonhomie sembla même glisser sur ses lèvres, lorsque, versant à boire au jeune employé, il lui dit :

– Il me semble que nous avons un peu oublié notre besogne, aujourd’hui.

– Je réparerai le temps perdu, monsieur, et aussitôt après le dîner...

– C’est cela, dit M. de Beaupréau. Vous vous installerez dans mon cabinet, et je vous y rejoindrai le plus tôt possible. Il faut que nous puissions mettre notre ouvrage sous presse d’ici à deux mois.

Le dîner s’acheva sans autre incident ; l’agitation de M.deBeaupréau disparut même tout à fait, et lorsqu’il revint au salon, où le café était servi, il était calme et souriant.

Sans doute le chef de bureau avait trouvé dans son imagination quelque moyen d’arriver jusqu’à Cerise, et sa bonne humeur alla si bien crescendo, que madame de Beaupréau jugea le moment des plus favorables pour lui parler de sa fille et de l’amour de Fernand.

Sur un signe d’elle, Hermine se retira dans sa chambre, tandis que Fernand allait s’installer dans le cabinet de travail pour y continuer le grand ouvrage diplomatique de son chef.

– Monsieur, dit alors madame de Beaupréau avec une certaine émotion, car son mari cachait un caractère intraitable et dur, et la plus cauteleuse des natures sous des dehors pleins de bonhomie, puis-je vous parler de choses sérieuses ?

– Hein ? fit le chef de bureau, que sa rêverie amoureuse avait repris.

– Je devrais dire graves, continua madame de Beaupréau s’enhardissant.

– Mon Dieu, madame, de quoi s’agit-il ?

– Il s’agit de ma fille, monsieur.

M. de Beaupréau laissa échapper un geste d’étonnement ; sa femme poursuivit :

– Hermine a dix-neuf ans, monsieur ; elle est dans l’âge où une jeune fille peut et doit se marier.

– Se marier, bon Dieu ! exclama M. de Beaupréau, et pour quoi faire ?

– Mais... dit la pauvre mère en tremblant, elle ne vous aura pas toujours... et...

– Soit, madame, interrompit brusquement M. de Beaupréau ; mais enfin, pour se marier, il faut trouver un mari.

– Peut-être l’a-t-elle trouvé...

– Est-il riche ? demanda le chef de bureau avec une vivacité où se révélait son caractère cupide.

– C’est un jeune homme distingué, de bonnes manières, rempli de bons sentiments, et qui aime Hermine assez ardemment pour la rendre la plus heureuse des femmes.

– Très bien... Est-il riche ?

– Non ; mais il a une carrière honorable.

M. de Beaupréau haussa les épaules.

– Ce n’est point assez, dit-il.

– Cependant, monsieur, Hermine l’aime comme elle en est aimée.

– Son nom ?

– Vous le connaissez et avez pu l’apprécier, répondit madame de Beaupréau. C’est M. Fernand Rocher.

M. de Beaupréau bondit sur son siège, et poussa un cri d’étonnement et d’indignation tout à la fois.

– Ah ! par exemple ! s’écria-t-il, voilà qui est trop fort ! Un employé à dix-huit cents francs, sans sou ni maille, sans protecteurs, sans avenir !... Vous êtes folle, madame, et jamais je ne prêterai les mains à une semblable sottise. Si vous avez voulu m’arracher mon consentement, vous vous êtes trompée. Cela ne peut être, cela ne sera pas !

Et M. de Beaupréau se leva, et se prit à marcher d’un pas saccadé, se promenant de long en large dans le salon, roulant d’un air furibond ses petits yeux fauves sous leur arcade creuse armée d’épais sourcils, et manifestant une vive agitation.

Madame de Beaupréau, assise au coin de la cheminée et dans cette attitude résignée de ceux qui souffrent un long martyre et n’osent plus même lutter contre leur tyran, madame de Beaupréau avait les yeux baissés, et deux larmes silencieuses roulaient le long de ses joues amaigries.

Tout à coup son mari s’arrêta brusquement devant elle et regarda fixement.

– Ah ! vous pleurez, ricana-t-il, vous pleurez parce que je refuse de donner votre enfant, à vous, à un homme sans le sou, sans avenir... au lieu de me remercier de veiller sur le bonheur de cette enfant, qui n’est pas à moi, après tout, qui est l’enfant du hasard... l’enfant de l’inconduite !

À ce dernier mot, à cet outrage, la malheureuse femme n’y tint plus ; la victime, résignée depuis vingt années, se révolta, et un éclair de fierté brilla dans ses yeux. Elle se leva tout d’une pièce, et comme si elle eût obéi à la tension d’un ressort mystérieux :

– Monsieur, s’écria-t-elle, vous m’insultez, et vous êtes le plus lâche des hommes !

À ces paroles, à cet accent de mépris indigné, M. de Beaupréau comprit qu’il était allé trop loin.

– Je ne vous insulte pas, dit-il d’un ton plus doux, vous me poussez à bout.

– Monsieur, continua madame de Beaupréau, j’étais, il y a vingt ans, une jeune fille honnête et pure, et je n’ai jamais été coupable. Une nuit, dans une chambre d’auberge, en revenant des Pyrénées avec ma tante, j’ai été la victime d’un odieux attentat, d’une brutalité sans nom. Quand vous avez demandé ma main, monsieur, je vous ai avoué noblement et franchement la vérité ; je vous ai présenté cette enfant, le fruit innocent du crime, et vous avez pris cette enfant dans vos bras, et vous m’avez dit : « Je serai son père ! »

– Eh bien, reprit M. de Beaupréau, dont la colère apaisée reparut, n’ai-je pas tenu parole ? À cette heure même, votre fille ne me croit-elle pas son père ?

– Oui, fit Thérèse, – car c’était elle, – mais elle se demande parfois, la pauvre enfant, pourquoi cet homme, qui se dit et qu’elle croit son père, qu’elle vénère et chérit comme tel, pourquoi cet homme lui témoigne parfois une sorte d’aversion...

– Vous mentez ! s’écria M. de Beaupréau ; je lui préfère mon enfant, à moi, c’est tout simple ; mais...

Madame de Beaupréau arrêta son mari d’un air dédaigneux.

– Elle se demande cela, reprit-elle, comme elle s’est demandé bien souvent pourquoi sa mère pleurait pendant de longues heures dans l’ombre, et pourquoi cet homme, qu’elle croit encore son père, était la cause de ces larmes qui coulaient sans bruit dans l’isolement et le silence du foyer domestique.

– Eh ! madame, s’écria le chef de bureau en frappant le parquet du pied, ne vous posez donc point ainsi en victime ; je ne suis ni un despote ni un bourreau. Vous m’avez apporté une dot, j’en conviens ; moi, je vous ai apporté ma position, la considération dont je jouis ; j’ai couvert de mon nom votre déshonneur... Nous sommes quittes !

– Vous vous trompez, monsieur ; car il est une chose qu’une mère préfère à son repos, à son bonheur, à sa réputation d’honnête femme... le bonheur de son enfant ! Eh bien, monsieur, acheva Thérèse, vous avez trouvé dans la femme une créature résignée, patiente, baissant le front devant vos odieux reproches, et demandant pardon à Dieu pour vous lorsque vous poussiez l’aveuglement de votre fureur jalouse jusqu’à me maltraiter ; mais vous vous adressez à la mère, et vous vous opposez au bonheur de cette enfant ? Eh bien, la mère relèvera la tête et vous résistera ! Hermine aime M. Fernand Rocher ; c’est un jeune homme honnête, laborieux. Mon Dieu, c’était votre avis hier encore. Il la rendra heureuse... Pourquoi empêchez-vous cette union ?

– Pourquoi, pourquoi ? murmura M. de Beaupréau qui écumait ; mais parce qu’il n’a pas le sou !

– Monsieur, dit froidement Thérèse, vous étiez dans la même position quand je devins madame de Beaupréau.

– Mais vous aviez un enfant ! s’écria le chef de bureau, ivre de rage. Tenez, dit-il, voulez-vous que je consente à ce mariage ?... Cela dépend de vous.

– Que faut-il faire ? demanda Thérèse, qui contenait ses larmes et son indignation, car elle voulait être forte et défendre jusqu’au bout le bonheur de sa fille.

– Ce qu’il faut faire ? dit le chef du bureau en s’asseyant en face de sa femme, le voici : nous nous sommes mariés sous le régime dotal : je vous ai donc reconnu votre dot tout entière, c’est- à-dire deux cent mille francs. Vous avez le droit, aux termes du Code, de faire un aîné, c’est-à-dire de disposer du quart en sus ; vous allez le faire en faveur de notre enfant à nous, de notre fils Emmanuel, et...

– Jamais ! s’écria madame de Beaupréau, jamais je ne dépouillerai l’un de mes enfants au profit de l’autre !

– Alors, dit froidement M. de Beaupréau, n’en parlons plus. J’ai reconnu Hermine en vous épousant ; elle est ma fille devant la loi, et une fille ne peut se marier sans le consentement de son père avant d’avoir atteint sa majorité. Je refuse mon consentement.

– Soit ! dit Thérèse, nous attendrons... dussé-je tout avouer à ma fille... dussé-je rougir devant elle ; mais au moment où madame de Beaupréau prononçait ces derniers mots, une porte s’ouvrit, et une voix dit sur le seuil :

– Ma mère, vous êtes une noble et sainte femme, et vous n’aurez jamais à rougir devant votre enfant.

Hermine venait d’apparaître pâle, sérieuse, comme l’enfant à qui le hasard révèle sa véritable destinée.

Elle s’avança vers madame de Beaupréau, et s’agenouilla devant elle.

– Ma bonne mère, murmura-t-elle en prenant dans ses mains la main amaigrie de Thérèse et la portant à ses lèvres, pardonnez-moi... j’ai tout entendu... Je sais que vous êtes la meilleure des mères et la plus noble des femmes, et votre fille est fière de vous...

Puis Hermine se leva, et regarda M. de Beaupréau en face.

– Monsieur, dit-elle, ma mère ne voulait point me dépouiller, mais j’ai bien le droit de renoncer moi-même à une partie de mon héritage. J’accepte vos conditions.

Et Hermine salua froidement le chef de bureau, courut à la porte et appela :

– Fernand ! Fernand !

Fernand Rocher se montra alors sur le seuil.

Hermine le conduisit par la main à M. de Beaupréau, et lui dit :

– N’est-ce pas, monsieur, que vous m’accepterez sans dot pour votre femme ?

– Ah ! s’écria le jeune homme, je serai fier de travailler pour vous rendre heureuse, et je ne demande que vous !

– Eh bien, dit Hermine, je serai votre femme. Asseyez-vous là, devant ce bureau, et écrivez le reçu de ma dot. Ce n’est qu’à cette condition que M.deBeaupréau consent à vous accorder ma main.

Et la jeune fille jeta un regard de dédain suprême au chef de bureau, stupéfait d’un pareil dévouement.

A suivre...

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