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L'Héritage Mystérieux - 24

Précédemment : 

Et Hermine salua froidement le chef de bureau, courut à la porte et appela :

– Fernand ! Fernand !

Fernand Rocher se montra alors sur le seuil.

Hermine le conduisit par la main à M. de Beaupréau, et lui dit :

– N’est-ce pas, monsieur, que vous m’accepterez sans dot pour votre femme ?

– Ah ! s’écria le jeune homme, je serai fier de travailler pour vous rendre heureuse, et je ne demande que vous !

– Eh bien, dit Hermine, je serai votre femme. Asseyez-vous là, devant ce bureau, et écrivez le reçu de ma dot. Ce n’est qu’à cette condition que M.deBeaupréau consent à vous accorder ma main.

Et la jeune fille jeta un regard de dédain suprême au chef de bureau, stupéfait d’un pareil dévouement.

L'Héritage Mystérieux - 24

VII - Colar

Le lendemain du jour où la Baccarat avait suivi Fernand Rocher, c’est-à-dire le dimanche matin, un personnage que nous connaissons déjà, Colar, cheminait, vers huit heures du matin, par la rue de la Chaussée-d’Antin, d’un pas rapide et qui semblait affairé.

L’ancien sous-officier n’était point, comme à l’ordinaire, vêtu d’une redingote boutonnant droit sur un pantalon à la hussarde. Il portait une blouse bleue, de celles qui descendent à peine sur les hanches et qu’on appelle bourgeron, et sa tête était coiffée d’une casquette, au lieu d’un chapeau pointu qu’il inclinait d’ordinaire crânement sur l’oreille. Un pantalon de grosse laine brune et une cravate noire nouée en corde complétaient ce costume.

Colar descendit la rue de la Chaussée-d’Antin jusqu’à la rue de la Victoire, qu’on venait alors de percer sur les derrières de quelques vastes hôtels de la rue Saint-Lazare.

À peine deux ou trois maisons commençaient- elles à s’élever sur la gauche ; tandis que le côté droit de la rue n’était séparé de vastes terrains vagues que par une cloison de solives et de planches.

Colar s’introduisit dans l’un de ces terrains par une ouverture que laissait une planche absente, et il se dirigea vers un petit pavillon démoli aujourd’hui, qui était situé à l’extrémité du jardin d’un vieil hôtel.

L’hôtel, qui appartenait à un vieux gentilhomme anglais fort riche et très original, était complètement inhabité ; c’est-à-dire qu’il était confié à la garde d’un concierge pareillement anglais, occupant un petit corps de logis ménagé au-dessus de la porte cochère, qui donnait rue de Saint-Lazare.

Derrière l’hôtel s’étendait un vaste jardin ; au bout du jardin était le pavillon, composé d’un rez-de-chaussée et d’un seul étage.

Par une bizarrerie assez singulière, lord Mac Ferl, s’il n’avait jamais voulu louer son hôtel, avait permis à son concierge de mettre le pavillon en location, et lui abandonnait le bénéfice qu’il en pouvait retirer.

Or, un matin, un mois auparavant, le concierge étant sur sa porte et fumant avec un flegme tout britannique, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, dont la tournure et les vêtements semblaient accuser une origine d’outre-Manche, lui adressa la parole en anglais et demanda à voir le pavillon.

Le pavillon, visité avec soin, plut à l’étranger, à cause surtout de son isolement ; il convint du prix de location, qui était, du reste, assez élevé, et le soir même il fit apporter ses malles et s’y installa avec un seul domestique.

Or, cet étranger n’était autre que le capitaine Williams, et lorsque Colar, qui avait dédaigné d’aller faire le tour par la rue Saint-Lazare et s’était introduit dans le jardin par la brèche faite à la clôture de planches, lorsque, disons-nous,

Colar arriva, il trouva son chef sur pied et procédant à sa toilette.

Le capitaine Williams avait les cheveux noirs et de fines moustaches de même couleur ; il était beau garçon et d’une exquise distinction de manières.

À Londres, où il avait été le chef occulte d’une bande redoutable, le capitaine portait le titre de baronnet, dont il était parvenu à faire constater la propriété légale ; il était reçu dans le meilleur monde et habitait une maison charmante dans Belgrave-square.

Longtemps il était parvenu à se faire passer pour le fils d’un bon gentilhomme campagnard d’un comté du Nord, jouissant de deux mille cinq cents livres sterling de revenu, et il s’était acquis une double réputation d’homme comme il faut, de parfait gentleman et de sportman émérite.

Puis un jour, on ne savait pourquoi, le capitaine avait disparu, et de sourdes rumeurs avaient circulé sur son compte.

On prétendit, à New Market, que le noble baronnet était tout simplement un filou, un audacieux chef de pick-pocket, et que, malgré son langage, qui était du plus pur anglais, il était Français, et peut être même d’origine italienne.

Quoi qu’il en fût, à Londres, le capitaine Williams avait les cheveux d’un blond fauve et portait de véritables favoris à l’anglaise.

À Paris, il teignit ses cheveux, coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches. Or, au moment où Colar entra, le capitaine, vêtu d’une robe de chambre et d’un pantalon à pieds, assis au coin du feu et ayant devant lui une petite glace montée sur un pivot, peignait sa chevelure bouclée, en fumant un cigare. Le capitaine fumait gravement, mais une satisfaction visible était répandue sur son visage, et il murmurait entre ses dents l’aparté que voici :

– Depuis un mois à peine que je suis à Paris j’ai déjà fait quelque besogne, et mes petites affaires ne vont décidément pas trop mal. Si le diable continue à me servir, les douze millions du baron Kermor de Kermarouet sont à moi.

Williams aspira et rendit coup sur coup deux gorgées de fumée grise, et continua :

– Pauvre Armand de Kergaz... En vrai philanthrope et en homme fort que vous êtes, vous serez parfaitement joué et roulé, et vous aurez le déplaisir de restituer au baronnet sir Williams la fortune dont vous êtes le dépositaire fidèle... Et, acheva Williams avec un éclat de rire, grâce à la couleur nouvelle de ma barbe et de mes cheveux, grâce surtout à ce léger accent anglais que je me suis donné, vous ne reconnaîtrez jamais en moi votre frère chéri, le comte Andréa, à qui vous avez volé son héritage, sous le prétexte absurde que son père avait volé le vôtre.

Andréa, car c’était lui, se mit à rire de plus belle.

– Colar, continua-t-il, est décidément un garçon de quelque mérite. À Londres, il était plein de bon vouloir, mais ce terrain n’était pas le sien. Il manquait d’assurance. À Paris, au contraire, il est tout à fait chez lui et possède toute son audace. La bande qu’il m’a recrutée ne me va pas trop mal ; l’homme d’affaires et Bistoquet ont déjà rendu des services. Le serrurier est habile. Quant à Nicolo, on en tirera parti.

Deux coups frappés à la porte interrompirent le monologue du baronnet sir Williams, et Colar entra.

– Salut, mon capitaine, dit-il en militairement la main à sa casquette.

– Bonjour, Colar.

– Suis-je exact ?

– Parfaitement. Assieds-toi.

Et Williams alluma un nouveau cigare, puis il regarda Colar.

– Eh bien, dit-il, où en sommes-nous ? – Mais, répondit Colar, j’ai du nouveau. – Voyons ! dit Williams avec calme.

– Ma petite police travaille comme une troupe de chérubins, et c’est fort heureux, car nous n’avions pas encore la véritable clef de la situation.

– Tu crois ?

– Dame ! fit Colar, nous savions bien que madame de Beaupréau était la Thérèse que nous cherchons...

– C’est beaucoup déjà.

– Et que sa fille, mademoiselle Hermine, poursuivit Colar, était l’enfant du baron Kermor de Kermarouet.

– Mais, dit le capitaine, il me semble que là est la véritable clef de la situation. M. de Beaupréau est avare ; si on lui promet un million, il mariera sa fille... Et, acheva Williams, jetant sur la petite glace un complaisant regard, je suis, il me semble, un gendre très convenable, et la petite ?...

– La petite, dit Colar, a un amoureux.

Williams jeta vivement son cigare.

– C’est mieux encore, poursuivit Colar, c’est un fiancé, et le mariage a lieu dans quinze jours.

Williams devint pâle et murmura :

– C’est impossible !

– Ma foi ! dit Colar, voici la vérité pure, Votre Seigneurie. Le fiancé de mademoiselle Hermine est un petit employé du ministère des affaires étrangères.

– Est-il riche ?

– Pas le sou ; mais il est aimé.

– Son nom ?

– Fernand Rocher.

– Où demeure-t-il ?

– Rue des Marais, au coin du faubourg du Temple.

Williams prit un crayon, un petit carnet placé sur la cheminée, et écrivit deux lignes en caractères hiéroglyphiques.

– Après ? dit-il froidement, car il avait reconquis un calme tout britannique.

– D’abord, poursuivit Colar, il faut vous dire que je me suis embauché, depuis deux jours, rue Chapon, chez un fabricant d’ébénisterie... C’est mon ancien métier, le meuble...

– Et pour quoi faire ?

– Eh ! dit Colar mystérieusement, voici la chose, j’ai une amourette.

Williams fronça le sourcil.

– Nous n’avons pas le temps d’être amoureux, dit-il.

– Bah ! je ne perds pas une heure utile à Votre Seigneurie. Cela occupe mes moments perdus, voilà tout.

– Voyons, quel rapport...

– Voici, capitaine. J’ai rencontré un jour une jeune fille qui n’a pas seulement pris garde à moi, mais qui m’a tapé dans l’œil... à moi. Alors, j’ai pris mes renseignements. Or, la petite, qui est jolie comme un amour, est sage comme une forteresse, et elle a un promis. Quand on veut avoir une ville forte, c’est de principe, il faut affamer ou ruiner la garnison, et il est bon de jeter des espions dans la place.

« Je me suis donc fait l’ami du promis, et je suis entré, pour cela, dans l’atelier de la rue Chapon, où il vient de passer contremaître... Or, le promis de Cerise, elle s’appelle Cerise, la petite, est ami avec le fiancé de mademoiselle de Beaupréau, M. Fernand Rocher.

– Très bien ! interrompit Williams avec satisfaction.

– Hier soir, reprit Colar, M. Fernand Rocher, qui était ivre de joie, est venu conter à Léon Rolland, c’est le contremaître, qu’il épousait mademoiselle Hermine dans quinze jours... Et il lui a dit comment la chose s’était passée...

– Voyons ? interrogea Williams.

– Il paraît que M. de Beaupréau a jeté les hauts cris à la demande en mariage ; puis, mademoiselle Hermine ayant renoncé à sa dot, il a cédé.

Williams devint sérieux et rêveur.

– Voici, dit-il, qui est assez grave... Une fille qui aime a une volonté opiniâtre.

– Ce n’est pas tout, continua Colar. Il y a mieux. Cerise a une sœur... Cette sœur est lancée, elle a équipage, hôtel, et se nomme la Baccarat. Bistoquet a été au mieux avec elle.

– Mais, interrompit Williams, qui voulait en revenir à mademoiselle de Beaupréau et à son prochain mariage.

– Or, Baccarat a une tocade pour Fernand Rocher, le futur d’Hermine. Comprenez-vous ?

L’œil de Williams étincela.

– Est-elle belle ? demanda-t-il.

– Magnifique, une beauté de comtesse.

– Est-elle forte ?

– Un esprit de démon, une volonté de fer.

– Bon ! dit tranquillement Williams, voilà une femme qui me débarrassera de Fernand Rocher.

– Encore une histoire, poursuivit Colar... Le chef de bureau, M. de Beaupréau, est un vieux débauché qui court les fillettes. Hier il a suivi Cerise dans la journée ; le soir, il est venu rôder aux environs du faubourg du Temple, où elle demeure... Votre Seigneurie est-elle contente de mes renseignements ?

Le baronnet sir Williams, ou, si vous le préférez, le comte Andréa, était devenu rêveur, et ne répondit point à la dernière interrogation de Colar.

Andréa combinait déjà, avec son génie infernal, tout un plan machiavélique, dans les inextricables réseaux duquel il devait envelopper Thérèse, Hermine, madame de Beaupréau, son gendre futur Fernand Rocher, et Rolland lui- même, le promis de Cerise.

– Ah ! murmura-t-il en lui-même, Armand avait raison, le jour où, du haut de cette terrasse nous nous rencontrâmes, il me dit en me montrant la grande ville étalée sous nos pieds :

« Voilà la partie du drame mystérieux et sombre, voilà où il y a de grandes choses à faire. »

– Ah ! poursuivit tout bas Andréa, tu m’as défié à la lutte, frère, tu m’as dit que tu serais le génie du bien et que tu écraserais celui du mal. Eh bien ! tu t’es trompé ; le mal triomphera, car le mal, c’est moi.

Et Andréa, relevant la tête, s’adressa brusquement à Colar, qui avait respecté sa rêverie.

– Où demeure Baccarat ? demanda-t-il.

– Rue Moncey, dans un petit hôtel, à droite, en entrant par la rue Blanche.

– Très bien ! Il faut que cette fille me serve.

Et puis il ajouta :

– Aimes-tu beaucoup cette Cerise ?

– Peuh ! dit Colar, oui et non. Elle me plaît, la petite, et ce serait une jolie maîtresse...

– Mais enfin... si on en avait besoin...

Colar regarda Andréa d’un air étonné.

– C’est que, dit tranquillement le capitaine, on en pourrait faire une belle amorce pour le chef de bureau.

– Tiens, dit naïvement Colar, c’est une idée...

– Et il faudrait d’abord, poursuivit Andréa, nous débarrasser du promis... C’est toujours gênant.

– Bon ! dit Colar, je vais commencer aujourd’hui même, ce soir... à Belleville. Le serrurier me donnera un coup de main.

–Ainsi, demanda le capitaine, cela ne te chagrinerait pas trop...

– Oh ! répondit philosophiquement Colar, on n’est pas trop jaloux d’un vieux bonhomme comme le chef de bureau... et puis, quand il le faut...

Andréa sonna son unique valet de chambre, qui, en même temps, remplissait les fonctions de groom et soignait le cheval anglais dont le capitaine s’était donné le luxe.

– Mets Toby au tilbury, lui dit-il.

Le groom sortit pour aller exécuter les ordres de son maître.

– Maintenant, acheva le capitaine, s’adressant à Colar, il faut me trouver d’ici à trois jours, dans le quartier des Champs-Élysées, un petit hôtel à louer, avec des remises pour deux voitures et une écurie pour cinq chevaux.

– Ce sera fait, dit Colar, qui se leva pour s’en aller, tandis qu’Andréa s’habillait et revêtait un élégant négligé du matin.

Un quart d’heure après, sir Williams courait en tilbury rue Moncey, et faisait passer sa carte à Baccarat, qui était encore au lit.

L’hôtel que le jeune baron d’O... avait fait bâtir tout exprès pour Baccarat était situé, on le sait, dans cette petite rue Moncey qui joint le haut de la rue Blanche à celle de Clichy, et touche aux derrières de la prison pour dettes.

Cet hôtel n’était, à vrai dire, qu’un vaste pavillon haut de deux étages, perdu à demi dans un massif de verdure formé par de hauts tilleuls presque séculaires, et entouré d’un vaste jardin. Mais tout ce que le luxe moderne a de recherches et de délicatesses semblait y avoir été apporté dans la décoration, la disposition de chaque pièce et son ameublement.

Une pelouse verte, entourée de massifs d’arbres, conduisait au perron, haut de quelques marches et donnant accès, par une porte vitrée à deux vantaux, dans un vestibule dallé en marbre, rempli de fleurs en toute saison, et dont les murs étaient couverts de fresques délicieuses.

À gauche étaient la salle à manger, les offices et les cuisines ; à droite, une salle de bains, une serre et un joli salon d’été, dont la cheminée était surmontée d’une glace sans tain, à travers laquelle on apercevait les jardins. Ce salon, meublé en citronnier, avec des tapis de Smyrne et des jardinières pleines de fleurs dans l’embrasure des croisées, avait une porte-fenêtre qui conduisait, par trois marches, sur une pelouse verte.

Une riche collection de tableaux modernes, dus la plupart à l’école française, et signés des noms les plus célèbres, en garnissait les murs.

Au premier étage se trouvaient le salon d’hiver, la chambre à coucher, le cabinet de toilette et le boudoir de Baccarat ; plus une toute petite pièce disposée en fumoir, et dont le baron d’O... s’était réservé la jouissance.

C’était là qu’il recevait parfois, le soir, quelques intimes, auxquels Baccarat servait du thé de ses belles mains.

Le second étage était destiné à la mère de la courtisane et aux domestiques.

Au fond du jardin, on avait construit un petit bâtiment destiné aux écuries et aux remises, car Baccarat avait trois chevaux, dont un de selle, un coupé et une américaine.

La sœur de Cerise était encore au lit, à cette heure matinale où Andréa se disposait à pénétrer chez elle...

Cependant, elle ne dormait pas, et même elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

Rentrée chez elle, la veille, dans une agitation impossible à décrire, Baccarat, la tête perdue et déjà le cœur atteint par l’aiguillon de la jalousie, s’était mise au lit pour chercher, dans le sommeil, un peu de repos à son âme bouleversée, tant il est furieux, l’amour qui se déclare tout à coup dans le cœur blasé d’une courtisane.

Baccarat n’avait jamais aimé, et elle s’indignait de succomber enfin à ce mal jusqu’alors inconnu pour elle, et qu’elle avait si souvent et si impitoyablement raillé chez les autres.

Baccarat, avant qu’elle eût aperçu Fernand Rocher, était une femme au regard froid et moqueur, au sourire de sphinx.

C’était la tigresse sans cœur et sans âme, aimant l’or, méprisant les hommes, les laissant se tuer pour elle, et prononçant pour oraison funèbre sur leur tombe ce seul mot rempli de dédain : « Il m’ennuyait ! » Baccarat, devenue subitement amoureuse, s’était métamorphosée ; le marbre s’était changé en chair, le sourire satanique en désir ardent, et elle se tordait les mains de colère en prononçant tout bas le nom de Fernand.

Au jour, Baccarat n’avait point fermé l’œil encore ; elle avait passé la nuit à rouler dans sa tête mille projets de séduction, mille plans absurdes et grandioses tout à la fois pour obtenir l’amour de Fernand.

La cloche de la grille, qui annonçait un visiteur, s’étant fait entendre, Baccarat sonna sa femme de chambre.

– Je n’y suis pas, dit-elle. Je ne veux recevoir personne.

La camériste sortit, mais elle revint peu après, une carte à la main.

– Madame, dit-elle, c’est un jeune homme très comme il faut, qui a un groom en livrée et un cheval magnifique, et il insiste pour voir madame.

Baccarat prit la carte avec un mouvement d’impatience, et lut :

Sir Williams L..., baronnet.

– Je ne connais pas cet Anglais, dit-elle avec humeur.

Et elle se retourna sur le côté, la tête vers la ruelle, reprenant son rêve d’amour si malencontreusement interrompu.

Mais la femme de chambre reparut une troisième fois.

– Madame, dit-elle, milord prétend qu’il veut parler à madame pour une affaire grave.

– Je n’ai pas d’affaires, va-t’en !

–Il m’a chargé de prononcer un nom à l’oreille de madame.

– Je n’en veux point savoir.

Et l’accent de Baccarat était impérieux et irrité comme celui d’une tigresse troublée dans ses amours.

Cependant, la femme de chambre, qui, sans doute, avait été largement payée par Andréa, ne se tint pas pour battue, et ajouta :

– Cela n’engage madame absolument à rien d’entendre le nom que milord m’a chargé de prononcer devant elle.

– Fanny, dit sèchement Baccarat, je te chasse ; à partir d’aujourd’hui, tu n’es plus à mon service.

– Milord m’a dit, répliqua la camériste avec un sang-froid superbe, qu’il venait voir madame au sujet de M. Fernand Rocher.

À ce nom, sur lequel Fanny avait complaisamment appuyé, Baccarat bondit et sauta hors du lit.

– Fernand ! Fernand ! s’écria-t-elle... Il vient me parler de Fernand !... J’y suis, en ce cas... j’y suis... Cours, fais-le attendre.

Et la voix de Baccarat était étranglée par une étrange et subite émotion.

A Suivre...

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