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L'Héritage Mystérieux - 9

Précédemment :

En quittant la petite maison du Trastevere, l’artiste rencontra Fornarina.
Fornarina était une vieille servante qu’il avait placée auprès de Marthe pour la soigner, et veiller sur elle.
– Je viens de voir ta maîtresse, lui dit-il ; elle t’attend. Ferme la porte à double tour, et, quoi qu’il puisse arriver, garde-toi d’ouvrir.
– Oui, Votre Seigneurie, répondit la vieille en s’inclinant avec cette souplesse de reins particulière au peuple italien.
Mais à peine Fornarina eut-elle atteint la maisonnette tapissée de vigne, qu’elle fit entendre un petit coup de sifflet mystérieux, et au lieu de refermer prudemment la porte d’entrée sur elle, elle la laissa secrètement entrebâillée.

L'Héritage Mystérieux - 9

Prologue VII - Suite

Il était nuit close alors, et la rue était déserte. Au coup de sifflet de la vieille, une ombre se dessina à l’extrémité opposée au Tibre, puis cette ombre approcha à pas discrets jusqu’à la maison, et poussa la porte entrouverte, appelant tout bas : 

– Fornarina ! 

– Me voilà, Votre Seigneurie, répondit l’Italienne ; est-ce bien vous ? 

– C’est moi. 

– Le maître est parti, mais il va revenir. 

– C’est bon, nous aurons le temps... La litière est tout près d’ici, murmura l’ombre en aparté. 

Puis l’inconnu mit une bourse dans la main de Fornarina, et lui dit : 

– Prends, et va-t’en. 

– Dieu garde Votre Seigneurie ! grommela la vieille en pesant dans sa main crochue l’or de sa trahison. 

Et tandis qu’elle s’enfuyait hors de la maison, l’inconnu gravit le petit escalier et frappa trois coups à la porte du boudoir de Marthe. 

À ce bruit, Marthe tressaillit et sentit son sang se figer ; ce ne pouvait être encore Armand, car il y avait loin du Trastevere à son atelier. Ce n’était pas non plus Fornarina, Fornarina entrait sans frapper. 

Et comme elle hésitait à répondre, la porte s’ouvrit. Un homme apparut sur le seuil. Marthe poussa un cri et recula comme si elle eût vu surgir un démon devant elle. 

– C’est moi ! dit l’homme en jetant son manteau et allant à elle. 

– Andréa !... balbutia-t-elle d’une voix éteinte. 

– Parbleu ! oui, Andréa. Cela t’étonnerait-il, par hasard ? 

Marthe reculait toujours et ne répondait pas.

– Ma chère enfant, dit froidement le vicomte Andréa, vous m’avez quitté pour une niaiserie, vous avez eu des scrupules, fi ! Mais vous deviez bien penser que je ne vous laisserais point fuir impunément. 

– Monsieur... 

– Bon ! avez-vous pu supposer que le vicomte Andréa était un homme à se laisser enlever sa maîtresse par une sorte de sculpteur, une manière d’artiste sans fortune et sans nom ? 

Le vicomte accompagna ces mots d’un railleur sourire. 

Marthe s’était laissée tomber sur le divan, mourante d’émotion et d’effroi. 

Le vicomte Andréa Felipone était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, d’une beauté singulière et presque étrange ; de taille moyenne, d’apparence frêle, il avait des muscles d’acier, et possédait une agilité et une vigueur peu communes. Blond comme une Anglaise ou une Suédoise, il avait les yeux noirs, et son regard était à la fois ardent et moqueur. Ses traits, d’une régularité parfaite, eussent possédé un grand charme de séduction, sans une expression de raillerie amère qui crispait sans cesse les coins de sa bouche et courait sur ses lèvres. 

La duchesse de L..., à Paris, avait dit de lui : 

« Il a la beauté d’un ange déchu. » 

Marthe contemplait cet homme avec l’épouvante de l’esclave évadé qui va retomber au pouvoir de son maître. Elle n’aimait plus Andréa, elle le méprisait, et cependant il exerçait encore sur elle un étrange pouvoir de fascination. 

– Allons, cher ange, dit-il avec une hypocrite douceur, vous savez bien que je vous aime toujours... 

Il fit un pas vers elle et lui prit la main. 

Marthe jeta un cri. 

– Non, non ! dit-elle vivement, sortez ! 

– J’y songe, répondit tranquillement Andréa ; mais vous m’accompagnerez, j’imagine ? 

Et un sourire infernal glissa sur les lèvres du vicomte. 

– Car enfin, ajouta-t-il, je suis venu vous chercher, moi. Tenez, au bout de la rue, là-bas, une litière nous attend. De l’autre côté du Tibre, nous trouverons une chaise de poste qui nous conduira à Naples. J’ai loué un palais à Ischia, un palais pour vous, ma chère âme. 

– Jamais... jamais !... balbutia Marthe éperdue ; je vous hais ! 

– C’est possible, mais moi je t’aime, répliqua Andréa, dont les narines se dilatèrent comme celles d’un tigre. Je ne t’aimais plus, je t’aime encore... Tu me hais et me méprises... c’est une raison pour que je t’enlève. Allons, la belle fille, jetez une mante sur vos épaules et suivez-moi... le temps nous presse. 

Et Andréa jeta ses deux bras autour de la jeune femme et l’enlaça vigoureusement. 

– À moi ! à moi ! Armand ! Fornarina ! appela Marthe avec désespoir et cherchant à échapper à la rude étreinte du jeune homme. 

Fornarina ne répondit point ; mais un pas rapide se fit entendre dans la rue, et, avec cette finesse prodigieuse d’ouïe que possèdent les personnes dont le système nerveux est surexcité, Marthe reconnut le pas de l’artiste. 

Armand n’était point allé jusqu’à son atelier. En proie à un pressentiment bizarre, il était revenu sur ses pas, et, rencontrant un Transtévérin qui fumait à califourchon sur le parapet d’un pont, il lui avait acheté pour une pistole le poignard fidèle dont tout Italien de la vieille souche est toujours muni. 

– Armand ! Armand ! au secours ! cria Marthe de cette voix aiguë qu’ont les femmes au moment du danger. 

– Armand ne t’aura pas ! murmura Andréa. 

Et il la chargea sur son épaule, comme la bête fauve fait de sa proie ; il l’emporta hors du boudoir et descendit l’escalier. 

Marthe se débattait et criait. 

Armand avait entendu. 

Au moment où le ravisseur atteignait la porte de la petite maison, le sculpteur en touchait le seuil. 

– Place ! cria Andréa. 

– Arrière, bandit ! répondit Armand, qui se mit en travers de la porte et tira son poignard. 

Ah! ah! ricana le vicomte, il faut donc jouer du couteau ? 

Et il recula de quelques pas et laissa tomber Marthe sur un de ces sièges longs en jonc canné qui garnissent les vestibules en Italie. 

Puis il tira un poignard de sa poche comme avait fait Armand, et les deux rivaux se mesurèrent un instant du regard, en présence de Marthe, à demi morte de frayeur. 

Le vestibule était éclairé par une petite lampe à globe d’albâtre suspendue au plafond, et qui projetait autour d’elle assez de clarté pour que les deux jeunes hommes pussent s’examiner attentivement. 

Ils se regardèrent l’espace d’une minute, silencieux et immobiles tous deux, et de ce regard échangé jaillit une haine aussi violente qu’instantanée. 

Les yeux de ces deux hommes s’étaient croisés comme deux lames d’épée, et ils étaient ennemis irréconciliables déjà avant de s’être porté le premier coup. 

– Êtes-vous donc Andréa ? demanda le sculpteur. 

– Seriez-vous celui qu’on appelle Armand ? interrogea le vicomte d’une voix railleuse. 

– Misérable ! s’écria l’artiste, qui enveloppa Andréa d’un regard de flamme; sors d’ici, misérable ! sors à l’instant ! 

– Rends-moi ma maîtresse, en ce cas, ricana le vicomte. Je réclame mon bien, donne-le-moi, et je sors. 

– Infâme ! murmura Armand, qui s’avança vers Andréa, son poignard levé. 

Mais Andréa fit un bond de tigre en arrière et brandit son arme. 

– Il paraît, dit-il, que nous allons jouer cette pauvre Marthe au jeu de la vie ? 

– Ce sera le jeu de la mort pour toi ! répondit Armand. 

Et il se précipita furieux et menaçant, sur le vicomte, qui reculait toujours, mais comme recule le tigre, pour bondir avec plus de force. 

En effet, il recula jusqu’au mur, et comme Armand le poursuivait toujours, son poignard à la main, Andréa s’élança sur lui à son tour et l’enlaça étroitement de son bras gauche, tandis qu’il lui portait un premier coup de la main droite. La pointe du stylet rencontra la coquille qui servait de garde à celui du sculpteur, et le coup se trouva paré. 

Alors les deux adversaires se saisirent corps à corps, s’enlacèrent comme deux serpents et se frappèrent avec furie. 

Marthe s’était évanouie et gisait immobile sur le sol, à quelques pas de cet horrible combat. 

L’Italie fut de tout temps la patrie des drames nocturnes et des coups de stylet. On ne s’y préoccupe ni d’un assassinat ni d’un enlèvement. 

Les habitants de la rue entendirent bien les cris de rage des deux combattants, mais ils jugèrent prudent de ne se point mêler de la querelle, et chaque Transtévérin demeura tranquillement chez lui en se disant : 

– Il paraît que la belle Française avait deux amoureux. Les deux amoureux se battent, laissons-les faire ; ceci ne regarde personne. 

Jamais lutte ne fut plus acharnée et plus atroce que celle de ces deux hommes se battant au poignard et confondant leur sang, qui coulait déjà par d’horribles blessures. 

Pendant quelques minutes, ils trépignèrent enlacés sur les dalles du vestibule, et se traînèrent l’un l’autre comme deux reptiles enroulant leurs anneaux hideux; puis ils s’arrêtèrent épuisés, chancelèrent et roulèrent ensemble sur le sol ; mais l’un d’eux se releva, parvint à se dégager de l’étreinte de son adversaire et le frappa d’un dernier coup qui l’atteignit dans la gorge. 

Le vaincu poussa un cri sourd et vomit un flot de sang; le vainqueur laissa échapper une exclamation de triomphe, et courut à Marthe évanouie, qu’il prit dans ses bras en disant : 

– Elle est à moi !

Et bien qu’il perdît son sang par plusieurs blessures, il eut assez de force pour l’emporter hors de la maison. 

Le vainqueur, c’était le vicomte Andréa ; le vaincu, Armand, le sculpteur, qui se tordait dans les convulsions de l’agonie, tandis que son ennemi lui arrachait la femme qu’il aimait comme jamais homme, peut-être, n’avait aimé avant lui !

A suivre...

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