Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'héritage Mystérieux - 25

Précédemment 

– Cela n’engage madame absolument à rien d’entendre le nom que milord m’a chargé de prononcer devant elle.

– Fanny, dit sèchement Baccarat, je te chasse ; à partir d’aujourd’hui, tu n’es plus à mon service.

– Milord m’a dit, répliqua la camériste avec un sang-froid superbe, qu’il venait voir madame au sujet de M. Fernand Rocher.

À ce nom, sur lequel Fanny avait complaisamment appuyé, Baccarat bondit et sauta hors du lit.

– Fernand ! Fernand ! s’écria-t-elle... Il vient me parler de Fernand !... J’y suis, en ce cas... j’y suis... Cours, fais-le attendre.

Et la voix de Baccarat était étranglée par une étrange et subite émotion.

L'héritage Mystérieux - 25

VIII - Le baronnet

Baccarat s’était élancée hors du lit avec l’agile souplesse d’une panthère, et n’avait fait qu’un bond de sa chambre à coucher dans son cabinet de toilette.

Ordinairement, la folle créature mettait à s’habiller une nonchalance extrême, et s’abandonnait paresseusement aux mains de sa femme de chambre, avec le dédaigneux laisser- aller d’une duchesse; mais en ce moment Baccarat redevint la fille du peuple qui sait se servir elle-même, et, chaussant ses petits pieds nus de babouches turques, glissant sa taille de couleuvre dans un long peignoir gris-perle à retroussis cerise, elle noua un foulard à son cou, et d’une main fiévreuse roula précipitamment les boucles luxuriantes de sa chevelure blonde, dégageant son front intelligent et les ramenant en arrière par grosses touffes. En quelques minutes, la courtisane se trouva dans ce négligé voluptueux, et cependant convenable, des femmes assez hardies ou assez indifférentes pour recevoir un inconnu dans leur chambre à coucher. Elle étendit la main vers le gland de sonnette pendu au fond de son alcôve : Fanny reparut.

– Fais entrer l’Anglais, dit-elle.

Et, tout agitée qu’elle était, en dépit de l’émotion qu’avait produite sur elle le nom de Fernand, quelle que fût enfin son anxiété, Baccarat redevint assez femme pour se pelotonner gracieusement au fond d’une dormeuse, laissant son peignoir s’arrondir en plis voluptueux, et faisant danser son soulier rouge au bout de son pied nu.

Le baronnet sir Williams entra sur-le-champ.

Andréa était un de ces hommes qui embrassent tout d’un seul coup d’œil, et jugent à la fois de l’oiseau par la cage, et de la cage par l’oiseau.

La chambre à coucher de Baccarat disait toute la vie et le caractère tout entier de Baccarat, à cette heure surtout où il y régnait ce délicieux et mystérieux désordre qui se répand autour d’une alcôve de femme, de minuit à midi, et auquel rien au monde ne saurait remédier.

Les murs étaient tendus d’une étoffe gris-perle à reflets de moire, encadrée par une mince baguette d’or ; un épais tapis à grandes rosaces rouges jonchait le sol.

Les rideaux du lit et des croisées étaient d’une étoffe semblable, mais lamée de larges bandes violettes qui en rompaient le ton monotone, et les fauteuils, les chaises, la dormeuse étaient en velours violet de même nuance que les bandes des rideaux.

Sur la cheminée, deux bergers de Watteau se contaient fleurette au-dessus d’une pendule rocaille, aux deux côtés de laquelle deux Amours bouffis supportaient une touffe de lis disposée en candélabres.

Une glace du même style, à cadre ovale, surmontait la cheminée.

Tout cela était un peu futile peut-être, mais de bon ton, et l’absence de ces étagères chargées de ces petits riens coûteux qu’on a nommé des bibelots, prouva tout de suite à sir Williams que Baccarat était une fille de goût.

L’œil du visiteur se reporta sur-le-champ de la cage à l’oiseau, pour continuer notre métaphore, et sur-le-champ il devina Baccarat tout entière.

– Un marbre, pensa-t-il, au fond duquel bout un cœur de lave, un esprit méchant par nature et dont on peut tirer parti, une beauté merveilleuse qui peut tourner une tête de jeune homme et le conduire jusqu’à l’infamie, si besoin est.

Et l’œil d’Andréa enveloppa une fois encore la femme roulée comme une chatte sur elle-même, la chambre où se répandait un vague parfum qui semblait s’échapper de ce lit tiède encore où demeurait, sous la courtine blanche et sur l’oreiller garni de dentelles, l’empreinte lascive du beau corps de la courtisane, et Andréa murmura :

– Voici le jardin d’Armide de Fernand Rocher. Si on l’y conduit jamais, il n’en sortira plus.

En même temps, Baccarat enveloppait son visiteur d’un seul regard, remarquait cet œil où brillait un feu sombre et satanique, cette lèvre mince où glissait un sourire railleur et mauvais, ce front large et intelligent où la pensée devait s’ébattre à l’aise, et elle faisait la réflexion suivante :

– Si c’est un ennemi qui m’arrive, il est digne de moi ; si c’est un allié, je triompherai, car ce doit être un homme fort.

Andréa salua la courtisane, qui lui indiqua de la main un siège auprès d’elle et jugea inutile de faire tout autre mouvement.

Puis, du regard, elle congédia Fanny.

Andréa s’assit et la regarda fixement, sans hésitation, comme un homme qui vient parler affaires et se soucie peu de la beauté et des charmes d’une femme.

– Chère madame, dit-il, je suis le baronnet sir Williams, et je viens vous proposer un marché.

– Voyons ! fit Baccarat, qui avait parfaitement dompté son émotion... Cependant, cher monsieur, ajouta-t-elle avec ce sourire moqueur de la femme naguère insensible, s’il était question de galanterie, je vous prierais de repasser un autre jour... j’ai mes nerfs aujourd’hui.

– Je comprends cela, dit sir Williams, quand on a mal dormi...

Baccarat se jeta un coup d’œil dans la glace, pensant qu’elle était pâle et devait avoir les yeux battus.

– Or, poursuivit l’Anglais avec flegme, l’amour non assouvi entraîne fatalement l’insomnie après lui.

– L’amour ! exclama Baccarat, redevenant la fille de marbre et rougissant d’avouer la défaite de son cœur, l’amour !... Que voulez-vous dire ?

– Tiens, fit tranquillement sir Williams, je croyais que vous adoriez Fernand Rocher.

Baccarat tressaillit, mais elle fut forte, et aucun muscle de son visage ne la trahit.

– Allons donc ! fit-elle, je n’aime personne, milord.

– Je suis simplement baronnet, observa sir

Williams avec le plus grand calme ; mais je suis heureux d’avoir été induit en erreur...

– Vous l’avez été, baronnet, dit Baccarat avec non moins de tranquillité.

– Alors, tant mieux, ma chère dame.

– Plaît-il ? fit la courtisane, qui, une fois encore, tressaillit au fond de son cœur.

– C’est que, articula lentement sir Williams, absolument comme un acteur qui ménage ses effets, si vous l’eussiez aimé...

Il s’arrêta et parut hésiter.

– Eh bien ? demanda Baccarat, dont la voix subit une légère altération.

–Eh bien, c’eût été très malheureux pour vous, chère madame.

Cette fois, une pâleur livide monta au front de Baccarat.

– Pourquoi ? demanda-t-elle.

– Parce qu’il est toujours pénible pour une femme de voir lui échapper l’homme qu’elle aime.

– Mon cher, répliqua froidement la courtisane, dont l’orgueil domina l’émotion, une femme comme moi quitte les gens, mais on ne la quitte jamais.

– Ma chère, dit sir Williams sur le même ton laconique et sec, on ne quitte une femme comme vous que pour se marier... et M. Fernand Rocher se marie.

Ces mots tombèrent comme la foudre sur Baccarat frissonnante.

Elle jeta un cri et se renversa brusquement en arrière, à demi pâmée de douleur.

– Ah ! enfin, murmura sir Williams, vous l’aimez donc ?

– Eh bien, oui, je l’aime... avec passion, avec furie !... s’écria-t-elle, comme les lionnes doivent aimer dans le désert...

Et elle se redressa hautaine, terrible, l’œil plein d’éclairs, la lèvre frémissante, les narines dilatées.

– Il ne se mariera pas! s’écria-t-elle, et il m’aimera, dussé-je poignarder ma rivale !

Il y avait sur la cheminée, auprès de la pendule, un charmant poignard à fourreau ouvragé, à lame damasquinée, jadis en la possession d’un jeune fou qui avait voulu s’en frapper pour la courtisane, et dont elle s’était emparée en lui arrêtant le bras et lui disant :

– Puisque vous êtes méchant, on va vous désarmer, na !

Baccarat ne tenait peut-être que médiocrement à la vie de l’amoureux incompris, car il était aux trois quarts ruiné, mais elle avait eu envie du poignard... Au moment où elle proférait cette menace de mort contre la femme que devait épouser Fernand Rocher, Baccarat s’élança vers le poignard, s’en saisit et le brandit avec fureur.

– Ah ! dit sir Williams avec le flegme d’un vrai fils d’Albion, vous seriez superbe ainsi, jouant la tragédie, chère madame.

Un mot froidement railleur produit l’effet d’un verre d’eau glacée jeté au visage d’un homme en colère.

Les paroles de sir Williams, de même qu’une pluie fine abat un grand vent, selon le proverbe, firent évanouir le courroux superbe de Baccarat, et changèrent son exaltation en un morne et subit découragement.

Le poignard lui échappa des mains, et elle se prit à trembler comme un enfant.

– Mon Dieu, mon Dieu ! murmura-t-elle d’une voix brisée où couvaient des sanglots.

– Ma chère, reprit sir Williams toujours impassible, je suis venu vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais, en même temps, vous offrir mes services.

– Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle avec un frisson d’espoir.

– Regardez-moi bien, continua-t-il, laissant glisser sur ses lèvres ce sourire de démon qui révélait son infernale intelligence du mal, ne croyez-vous pas que je puisse être un allié de quelque valeur ?

– Vous, un allié ?

– Pourquoi pas ?

– Vous ! vous me serviriez ?...

– C’est possible, ma chère.

– Mais à quel titre ?... Pourquoi ?... Dans quel but ?

– Ah ! dit sir Williams, il est évident que j’ai un but et un intérêt... Sans cela...

Il n’acheva pas ; la porte s’ouvrit, et Fanny reparut, une carte à la main.

Baccarat prit la carte machinalement et y jeta les yeux.

La carte portait ce nom :

E. DE BEAUPRÉAU

Chef de bureau au ministère des affaires étrangères.

Je ne connais pas cet homme, dit-elle en jetant la carte avec une impatience fébrile. Je n’y suis pas !

Ce jour-là, Baccarat aurait refusé sa porte à un ambassadeur, voire même à un czar de Russie.

Mais sir Williams ramassa la carte, y jeta les yeux, et tressaillit.

– Il faut le recevoir, dit-il, il le faut !

Et, s’adressant à Fanny d’un ton impérieux :

– Faites attendre au salon dix minutes, dit-il.

Fanny comprit que cet homme était le maître, et elle obéit.

Alors sir Williams regarda la jeune femme stupéfaite, et lui dit :

– M. de Beaupréau a une fille qui se nomme Hermine.

Baccarat jeta un cri, et se souvint de ce nom prononcé devant elle par la portière de la rue Saint-Louis.

– Ah ! dit-elle, c’est, à coup sûr, la fiancée de Fernand.

– Oui, dit tranquillement le baronnet, et vous allez voir son beau-père.

Et comme elle se reprenait à frémir de courroux :

– Il faut recevoir cet homme, dit-il.

– Mais que veut-il ? que vient-il faire ?...

– Il vient vous proposer quelque chose d’infâme... un marché sans nom... N’importe ! ne le jetez point dehors... Écoutez-le patiemment... puis remettez-le au lendemain. Nous verrons après...

Et sir Williams se dirigea vers le gland de la sonnette et l’agita violemment.

– Faites entrer M. de Beaupréau, dit-il à Fanny.

A suivre...

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article