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L'Héritage Mystérieux - 26

Précédemment : 

– Il faut recevoir cet homme, dit-il.

– Mais que veut-il ? que vient-il faire ?...

– Il vient vous proposer quelque chose d’infâme... un marché sans nom... N’importe ! ne le jetez point dehors... Écoutez-le patiemment... puis remettez-le au lendemain. Nous verrons après...

Et sir Williams se dirigea vers le gland de la sonnette et l’agita violemment.

– Faites entrer M. de Beaupréau, dit-il à Fanny.

L'Héritage Mystérieux - 26

VIII - Le baronnet (suite)

Puis il courut au cabinet de toilette et laissa retomber la portière derrière lui, plaçant un doigt sur sa bouche pour faire comprendre à Baccarat qu’il voulait voir sans être vu, entendre sans qu’on soupçonnât sa présence et, au moment où il disparaissait derrière la draperie, il jeta à la courtisane ces mots à mi-voix, prononcés comme un ultimatum terrible :

– Ne le refusez pas... ne vous indignez point... ou, dans huit jours, Fernand est marié.

Baccarat demeura seule pendant dix secondes, puis le chef de bureau entra. Mais déjà la femme forte avait dominé la femme tremblante et brisée d’émotions ; le sourire était revenu à ses lèvres, la sérénité à son front, le calme dans toute sa personne, et lorsque M. de Beaupréau parut, Baccarat avait repris sa nonchalante attitude sur la dormeuse ; elle put examiner à son aise les lunettes bleues, la face rougeaude, le vaste abdomen et les jambes courtes et grêles du chef de bureau.

M. de Beaupréau salua la jeune femme avec cet aplomb d’un vieux libertin qui se trouve toujours à l’aise dans le sanctuaire du vice ; mais Baccarat lui rendit son salut avec une froideur si aristocratique et une dignité si parfaite, qu’il en demeura un peu interdit.

– Madame, dit-il, oserais-je vous demander un entretien ?

– Demandez, monsieur, répondit la courtisane avec le sang-froid superbe d’une reine dont on implore la clémence.

Elle lui indiqua un siège du geste, et parut prête à l’écouter.

– Madame, continua timidement M. de Beaupréau, ma carte a dû vous apprendre qui j’étais ?

Baccarat fit un geste d’assentiment.

– J’ai de la fortune, poursuivit-il, et un beau traitement.

– Je vous en fais mon compliment sincère, répondit-elle du ton indifférent qu’on emploie pour dire une banalité.

– Et, continua le chef de bureau, ma position me permettrait de faire bien des choses pour une femme...

– Ah çà ! mon cher, interrompit Baccarat, qui oublia son rôle de duchesse pour redevenir fille de marbre, vous n’avez cependant pas un million à croquer, j’imagine, comme Villedieu, votre chef de division, qui s’est ruiné pour moi, et Léopold de Marlotte, qui a allumé ma cigarette avec son dernier billet de mille francs. On vous aura mal renseigné.

Et un sourire dédaigneux glissa sur les lèvres de la courtisane.

Mais la portière du cabinet de toilette, auquel le chef de bureau tournait le dos, se souleva à demi, et Baccarat vit apparaître le visage pâle de sir Williams, qui semblait lui dire :

– Oubliez-vous donc ma recommandation, et voulez-vous marier Fernand ?

Un moment interdit, M. de Beaupréau reprit courage, et dit :

– Vous avez une sœur ?

– Ah ! dit Baccarat, serait-ce donc ma sœur que vous aimez ?

– Peut-être...

– Je crois que vous perdez votre temps, alors, car elle est sage.

– Aussi, suis-je venu à vous...

Baccarat leva de nouveau les yeux sur la portière du cabinet de toilette.

– Soyez calme, semblait dire le visage sévère du baronnet.

– Mon cher, dit Baccarat, les affaires de ma sœur ne me regardent pas.

– Cependant... si vous vouliez... peut-être...

Une idée infernale traversa l’esprit de la courtisane.

– Si je lui marchandais la liberté de Fernand ! pensa-t-elle.

Mais soudain le rouge de la honte monta à son front, et une fois encore elle faillit jeter le chef de bureau à la porte. La tête de Williams était toujours encadrée par la draperie, et, pareille à celle de Méduse, elle épouvantait Baccarat, à l’oreille de qui résonnaient encore ces sinistres paroles :

– Si vous le chassez, Fernand est marié dans huit jours.

Et elle dit à M. de Beaupréau :

– Cerise est une petite sotte, et si elle m’avait crue, au lieu de se toquer d’un ouvrier... Mais, après tout, cela ne regarde qu’elle.

– Mais enfin, supplia le vieux débauché, ne me prendriez-vous pas sous votre protection ?

Baccarat hésitait.

– Dites oui, fit d’un signe la tête de sir Williams.

– Peut-être, murmura-t-elle tout bas.

– Je suis reconnaissant... insinua le vieillard.

Mais Baccarat ne répondit pas. Elle rêvait.

– Eh bien ?... supplia M. de Beaupréau, dont la voix tremblait d’émotion.

Baccarat leva encore les yeux vers sir Williams.

Le visage de l’Anglais était impassible.

– Monsieur, dit-elle en faisant un mouvement comme pour congédier le chef de bureau, je réfléchirai... je verrai...

– Ah ! dit-il avec une émotion qui trahissait la violence de sa passion, par pitié!... soyez bonne... soyez...

– Revenez demain, lui dit-elle brusquement.

Et elle se leva, comme si elle avait eu hâte de rompre cet odieux entretien.

M. de Beaupréau prit son chapeau et se leva à son tour.

– Demain, lui dit-il ; vous voulez que je revienne demain ?

– Oui, revenez.

– Et... vous la verrez ?

– Oui, oui, fit la tête muette de sir Williams. – Oui, balbutia Baccarat en baissant le front.

Et elle reconduisit le chef de bureau, dont la face rubiconde était devenue écarlate de joie, et dont le cœur bondissait dans sa poitrine comme celui d’un amoureux de vingt ans.

Quand il fut parti, Baccarat se trouva face à face avec sir Williams.

– Ah ! quelle infamie ! murmura-t-elle ; moi, vendre ma sœur !... Jamais, jamais ! On a dit que la Baccarat n’avait pas de cœur : c’est vrai ; mais elle aime sa famille... Jamais, jamais ! répéta-t- elle avec force.

– Ma chère, dit froidement sir Williams, il n’y a que M. de Beaupréau qui puisse rompre le mariage de sa fille avec Fernand Rocher, et vous auriez tort de le rudoyer.

*

Que se passa-t-il alors entre cette femme, en l’âme de qui subsistait un dernier sentiment de pudeur, et cet homme à l’infernal génie, qui semblait être la vivante incarnation du mal ? Par quels arguments irrésistibles, par quelles promesses vertigineuses Satan parvint-il à tenter cette fille d’Ève !

Nul ne le sut jamais.

Mais lorsque le comte Andréa sortit de chez Baccarat, la pauvre femme courbait son front livide de honte avec la résignation des vaincus, et une larme, la dernière peut-être qu’elle dût jamais verser, roulait lentement de ses yeux sur sa joue...

Cerise, la chaste et pure enfant, l’honnête ouvrière, fiancée à un brave ouvrier, venait d’être sacrifiée à la passion terrible qui brûlait le cœur de Baccarat comme la lave enflammée que le Vésuve répand sur les campagnes napolitaines dans ses jours de fiévreux courroux.

A suivre...

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