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L'Héritage Mystérieux - 27

Précédemment

Que se passa-t-il alors entre cette femme, en l’âme de qui subsistait un dernier sentiment de pudeur, et cet homme à l’infernal génie, qui semblait être la vivante incarnation du mal ? Par quels arguments irrésistibles, par quelles promesses vertigineuses Satan parvint-il à tenter cette fille d’Ève !

Nul ne le sut jamais.

Mais lorsque le comte Andréa sortit de chez Baccarat, la pauvre femme courbait son front livide de honte avec la résignation des vaincus, et une larme, la dernière peut-être qu’elle dût jamais verser, roulait lentement de ses yeux sur sa joue...

Cerise, la chaste et pure enfant, l’honnête ouvrière, fiancée à un brave ouvrier, venait d’être sacrifiée à la passion terrible qui brûlait le cœur de Baccarat comme la lave enflammée que le Vésuve répand sur les campagnes napolitaines dans ses jours de fiévreux courroux.

L'Héritage Mystérieux - 27

IX - Jeanne (1/2)

Cependant, cette aurore du dimanche si désiré par Cerise venait de luire enfin, pour nous servir de la vieille expression des poètes, et la jeune fille, éveillée dès le point du jour, s’était empressée de mettre la dernière main à ses préparatifs de toilette, cousant un dernier point à sa robe neuve, et ajustant un dernier ruban à son modeste chapeau.

Puis elle avait fait son petit ménage avec ce soin et cette exquise propreté qui distinguent la grisette de Paris. Enfin, elle était descendue pour acheter le lait et le petit pain de son déjeuner.

Tous ces détails avaient amené l’heure de midi. Alors Cerise s’était habillée, et, joyeuse et insouciante comme le jeune oiseau qui quitte son nid et prend sa volée, elle se disposait à sortir, lorsqu’on frappa doucement à sa porte.

– Entrez ! dit Cerise, qui vit apparaître une jeune fille grande, pâle, vêtue de noir, et dont la beauté souffrante avait un cachet de douceur et de tristesse.

– Ah ! dit l’ouvrière avec une nuance respectueuse dans la voix, c’est vous, mademoiselle Jeanne ? Que vous êtes bonne de venir me voir !

Et Cerise prit dans ses petites mains les belles mains blanches et un peu amaigries de la jeune fille, et les pressa avec affection.

– Il y avait longtemps que je n’étais venue, répondit Jeanne, et je n’avais pas de vos nouvelles... Ensuite, j’ai voulu vous donner ma nouvelle adresse.

– Vous êtes donc déménagée ?

– Oui, répondit Jeanne, depuis huit jours. Je demeure à présent rue Meslay, n° 11.

Jeanne avait habité la maison où le père de Cerise était mort, et les relations des deux jeunes filles dataient de cette époque.

L’histoire de Jeanne était simple et touchante.

Au temps où le graveur sur cuivre demeurait rue Chapon avec sa femme et sa dernière fille, car Baccarat avait déjà fui le toit paternel, deux femmes vêtues de noir vinrent habiter, sur le même carré au cinquième étage, un modeste appartement de six cents francs. Une vieille bonne composait tout leur domestique.

C’était la mère et la fille.

Madame de Balder venait de perdre son mari, le colonel de Balder, tué au siège de Constantine, et le brave officier avait laissé sa veuve et sa fille sans autres moyens d’existence qu’une modeste pension de quinze cents francs et une inscription de rente de mille francs en trois pour cent.

Madame de Balder et sa fille étaient venues habiter ce quartier populeux, un peu par économie d’abord, ensuite pour se faire oublier de ce monde élégant et riche où elles brillaient, car l’année qui précéda sa mort avait vu la ruine presque complète du colonel, ruine consommée par la perte d’un procès important.

Avec ces modiques ressources, la veuve et la jeune fille vécurent toutes deux, pendant quelques années, dans un isolement presque complet ; puis madame de Balder succomba à une maladie de cœur et laissa Jeanne orpheline.

Jeanne avait alors dix-huit ans. Elle était belle de cette beauté hardie et fière qui semble être l’apanage exclusif des vieilles races. Son noble sang ne pouvait faillir et succomber aux vertigineuses tentations de la pauvreté et de l’isolement.

Seule au monde, elle demeura pure, semblable à ces fleurs qui croissent au bord des abîmes, et dressent, sans souci du gouffre ouvert au-dessous d’elles, leur corolle parfumée vers le bleu du ciel.

Il y avait un an que Jeanne était orpheline. Une sorte d’intimité s’était établie entre elle et la jeune ouvrière, surtout depuis la mort de madame de Balder, que Cerise avait soignée dans sa maladie et à qui elle avait fermé les yeux avec le douloureux respect d’une véritable fille.

Jeanne et Cerise se voyaient souvent. Jeanne disait « Cerise » tout court.

Cerise l’appelait « mademoiselle ».

Quelquefois la jeune ouvrière allait passer une soirée tout entière chez son ancienne voisine, que la vieille bonne, qu’on appelait Gertrude et qui l’avait vue naître, continuait à servir avec un dévouement et un désintéressement maternels.

Jeanne s’était assise auprès de la fleuriste et continuait à lui abandonner sa main.

– Comment, reprit Cerise, vous êtes déménagée ?

– Oui, répondit simplement la jeune fille, Gertrude et moi nous avons trouvé que c’était bien cher, six cents francs de loyer, surtout à présent que nous n’avons plus que mille francs de rente, car la pension de ma mère s’est éteinte avec elle.

Au souvenir de sa mère, Jeanne soupira profondément, et Cerise vit briller une larme dans ses grands yeux bleus.

Jeanne était blonde et blanche comme la Fornarina de Raphaël, et son profil rappelait les lignes correctes et pures du type franc auquel jamais ne s’est mêlée une goutte de sang gaulois.

– Pauvre mademoiselle ! murmura Cerise, qui oubliait qu’elle vivait, elle, avec un franc cinquante centimes par jour, et chantait comme un pinson du matin au soir.

–Je viens vous faire une petite visite intéressée, ma chère Cerise, poursuivit Jeanne avec un nouveau soupir, mais avec l’accent d’une noble franchise en même temps.

– Ah ! répondit Cerise, parlez, mademoiselle, disposez de moi... Je suis tout à votre service.

Une légère rougeur monta au front de Jeanne.

– Gertrude, dit-elle, est bien vieille, et n’y voit presque plus. La pauvre fille se tue à me servir, et s’impose quelquefois des privations pour me faire l’existence plus douce.

– Bonne Gertrude !... murmura Cerise.

– Or, reprit Jeanne, je voudrais pouvoir la soulager, et pour cela, il faut de l’argent...

– J’ai deux cents francs à la caisse d’épargne, s’écria Cerise. Les voulez-vous, mademoiselle ?

– Non, merci, chère amie, répondit Jeanne. Ce n’est point de cela qu’il s’agit... Je voudrais travailler...

– Vous, mademoiselle ! Ah ! dit Cerise, une demoiselle de votre rang ! Mais regardez donc vos belles mains... sont-elles faites pour le travail ? Vous, travailler ! une fille noble !

– Le travail, dit Jeanne simplement, est une seconde noblesse. Peut-être même est-ce la seule vraie... Pourquoi donc en rougir !

Cerise regarda la belle jeune fille avec une naïve admiration, et ne trouva pas un mot à opposer à cette noble réponse.

– Écoutez, Cerise, reprit Jeanne, j’ai appris au couvent à coudre et à broder, je suis même très adroite... et puis j’ai bon vouloir. Si vous m’aimez un peu, vous me trouverez un magasin de broderies où vous puissiez me présenter et où on me donnera de l’ouvrage à faire chez moi.

– Vous présenter dans un magasin ! s’écria Cerise à qui venait une inspiration sublime ; non, non, mademoiselle, je ferai mieux.

– Et que ferez-vous, Cerise ?

– Voici, dit la fleuriste avec son mutin sourire : je connais un magasin de broderies dont la première demoiselle est une de mes amies ; je lui demanderai de l’ouvrage pour vous, vous me le rendrez chaque semaine, et je le porterai au magasin en même temps que le mien, car mon magasin à moi est tout à côté... Vous sentez bien, mademoiselle, que ce sera beaucoup plus convenable pour vous, et cela me sera si grand plaisir d’avoir un prétexte pour aller vous voir plus souvent...

Et Cerise pressait avec effusion les mains de Jeanne, et la regardait d’un air suppliant qui semblait dire :

– Ne me refusez pas...

– Chère Cerise, murmura la jeune fille, que vous êtes bonne et combien je vous aime !...

– Ainsi, vous acceptez ?
 

– Oui, dit Jeanne simplement.

– Ah ! quel bonheur ! s’écria la fleuriste.

– Maintenant, reprit Jeanne, parlons de vous,

Cerise. Que faites-vous ? Êtes-vous contente ?

Et Jeanne, qui savait les petits secrets de cœur de Cerise, appuya sur ces derniers mots. Cerise rougit un peu.

– Oh ! oui... dit-elle; et j’ai eu une bonne nouvelle aujourd’hui.

– Vraiment ! fit Jeanne ravie.

– Oui, reprit Cerise. Vous savez, mademoiselle, que mon prétendu est ébéniste ?

– M. Léon ?

– Vous pouvez dire Léon tout court, mademoiselle ; le monsieur et le madame ne conviennent pas à de petits ouvriers comme nous. Eh bien, Léon vient de passer contremaître.

 

A suivre...

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