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L'Héritage Mystérieux - 28

Précédemment

— Cerise. Que faites-vous ? Êtes-vous contente ?

Et Jeanne, qui savait les petits secrets de cœur de Cerise, appuya sur ces derniers mots. Cerise rougit un peu.

– Oh ! oui... dit-elle; et j’ai eu une bonne nouvelle aujourd’hui.

– Vraiment ! fit Jeanne ravie.

– Oui, reprit Cerise. Vous savez, mademoiselle, que mon prétendu est ébéniste ?

– M. Léon ?

– Vous pouvez dire Léon tout court, mademoiselle ; le monsieur et le madame ne conviennent pas à de petits ouvriers comme nous. Eh bien, Léon vient de passer contremaître.

L'Héritage Mystérieux - 28

IX - Jeanne (2/2)

– Tant mieux, chère Cerise, je vous en félicite.

– Et je crois, acheva Cerise en rougissant un peu plus encore, que nous nous marierons dans quinze jours.

– Bonne amie, murmura Jeanne en embrassant la fleuriste comme une sœur, si mes vœux pour vous sont exaucés, vous serez aussi heureuse que vous le méritez... Mais vous alliez sortir, je crois ?

– Oh ! dit Cerise, j’ai bien le temps... et je suis si heureuse de vous voir ! Mon Dieu, mademoiselle, ajouta Cerise avec un certain embarras, il y a bien longtemps que je voudrais vous demander... mais je n’ose pas... Je sais votre rang... et peut-être...

– Parlez donc, mon amie. À mon tour, je suis prête à faire tout ce que vous voudrez. Ne sommes-nous pas ouvrières toutes deux maintenant, vous en fleurs, moi en broderie ?

– Ah ! dit Cerise en souriant, ce n’est pas la même chose.

– Enfin, chère amie, je vous écoute, parlez.

– Eh bien, écoutez, mademoiselle Jeanne, dit Cerise, je vous vois souvent si triste, que je me creuse la tête pour trouver un moyen de vous distraire.

– Pauvre Cerise !

– Rougiriez-vous de venir au spectacle avec moi ? j’ai quelquefois des billets...

– Rougir ! exclama Jeanne d’un ton de reproche, oh ! non, certes, ma bonne amie ; mais je suis en deuil, vous le savez bien.

– C’est juste, murmura Cerise ; mais vous ne refuserez pas de venir dîner avec... nous ? acheva la fleuriste en hésitant.

Et elle se hâta d’ajouter :

– Avec mon futur et sa mère... Nous ne sommes que des ouvriers... Mais nous serions si heureuses !...

– Oh ! de grand cœur, répondit Jeanne, qui ne voulait pas refuser Cerise.

– Eh bien, aujourd’hui... par exemple ?

– Soit, ma bonne amie.

– Nous irons dîner à Belleville, tous les quatre, dans un restaurant où ne vont que des gens honnêtes, comme nous... Tenez, la mère de Léon et moi nous passerons vous prendre sur les quatre heures.

– Soit, dit encore mademoiselle de Balder.
– Mais surtout, recommanda Cerise, ne vous faites pas trop belle, chère mademoiselle, car vous voyant avec nous, on verrait bien que vous n’êtes pas à votre place.

– Enfant ! murmura Jeanne en mettant un baiser au front de l’ouvrière, et se levant pour s’en aller.

Jeanne partie, Cerise descendit, gagna le boulevard et ensuite la rue Bourbon-Villeneuve.

La mère de Léon Rolland, vieille femme presque sexagénaire, habitait avec son fils un petit logement au quatrième étage, dont les croisées donnaient sur la cour.

Léon, qui était venu à Paris dix années auparavant faire son apprentissage, y avait fait venir la bonne femme lorsque, devenu excellent ouvrier, il avait pu gagner six francs par jour.

La vieille mère avait donc quitté son village, après avoir affermé son petit bien à ses voisins, et elle avait rejoint son unique enfant, qui réunissait toutes ses affections.

Mais la paysanne était demeurée paysanne ; elle avait conservé son bonnet blanc à large bavolet, ses robes de grosse laine, ses bas bleus et ses sabots ; et, hiver ou été, par le givre ou le grand soleil, la mère Marion, c’était son nom, ne serait pas sortie sans son parapluie.

Elle appelait Cerise mademoiselle, attendu que la jeune fille avait les mains blanches et portait des bonnets à rubans et des petits souliers, et elle trouvait que son fils ressemblait quasiment à un monsieur, lorsque, le dimanche, il endossait cette redingote à jupe un peu longue et à manches étroites, qui est, pour l’ouvrier, le vêtement de cérémonie et des jours fériés.

Lorsque Cerise arriva, la mère Marion était vêtue de ses habits du dimanche et prête à partir.

– Bonjour, mam’selle, dit-elle à Cerise ; Léon m’a bien promis qu’il serait ici à cinq heures, et vous savez qu’il est toujours exact.

– Oui, bonne mère, répondit Cerise rougissante et mettant un baiser au front de la vieille femme.

Et tandis que la fleuriste s’asseyait et se débarrassait de son châle, on entendit des pas d’hommes dans l’escalier, une voix mâle et joyeuse qui chantait un refrain populaire.

– C’est Léon, dit Cerise, dont le cœur se prit à battre, mais il n’est pas seul.

La porte s’ouvrit et les deux femmes virent entrer l’ébéniste, et, derrière lui, le malingre et chétif personnage que Cerise avait rencontré la veille et qu’on appelait Guignon.

Le pauvre garçon semblait vouloir justifier son nom jusqu’au bout. Un large bandeau lui couvrait l’œil droit et arracha à Cerise un geste d’étonnement.

– Ah ! voilà, répondit-il en riant, on ne s’appelle pas Guignon pour rien, mam’selle. Je suis bien nommé...

– Qu’avez-vous-vous donc, mon Dieu ?

– Ma foi c’est tout une histoire, allez. Figurez- vous qu’hier soir, comme je revenais de rendre mon ouvrage, j’ai passé dans la rue Guérin- Boisseau, une rue noire où on vous assassinerait que vous ne sauriez pas à qui vous avez eu affaire. Un homme a passé près de moi et m’a donné un grand coup de coude ; je l’ai appelé butor, et il m’a poché l’œil en me disant : « Voilà pour te faire joli garçon!» Et tandis que je roulais étourdi dans le ruisseau, il s’est sauvé sans me donner seulement son nom et son adresse. J’en ai pour quinze jours au moins.

– Pauvre monsieur Guignon, murmura Cerise avec compassion.

– Oh ! répondit le pauvre diable, ce qui me contrarie le plus dans tout cela, c’est que je ne pourrai pas aller dîner avec vous aujourd’hui.

– Pourquoi ?

– Dame ! avec une tête ainsi ficelée, mam’selle, vaut mieux rester chez soi. Je venais vous faire mes excuses.

– T’es bête ! dit Léon, qui venait d’embrasser sa mère, un mauvais œil n’empêche pas de dîner.

– Oui, mais tout le monde vous regarde. C’est vexant.

– Monsieur Léon, dit Cerise, mademoiselle Jeanne a bien voulu consentir à nous accompagner. Nous passerons la prendre, n’est- ce pas ?

– Tiens ! répondit Léon, ça se trouve drôlement, tout de même. J’ai un camarade d’atelier, un bon garçon, qu’on appelle Colar, qui m’a donné rendez-vous ici et nous accompagnera.

Au nom de Colar, Guignon fit une grimace significative, mais Léon n’y prit garde et poursuivit :

– C’est un garçon très bien, ce Colar. Il a été sous-officier, et il a de bonnes manières. Il est très gai ; il nous amusera.

Comme Léon achevait, on frappa à la porte du modeste logis, et Colar se présenta. Le lieutenant du capitaine Williams était mis avec une certaine recherche de mauvais goût qui déplut à Cerise au premier coup d’œil, et il salua d’un ton cavalier qui acheva de mécontenter la jeune fille.

– Mon cher ami, dit Colar d’un air dégagé et s’adressant à Léon, je ne dîne pas avec vous. J’ai reçu, il y a une heure, la visite de mon vieux (mon père), qui me tombe de son village sur le dos, et je viens vous faire mes excuses.

Cerise laissa échapper un sourire de satisfaction, tout en examinant toujours avec une scrupuleuse attention le nouveau venu, qu’il lui semblait avoir déjà rencontré quelque part, et se souvenant vaguement peut-être d’avoir été suivie par lui dans la rue.

– Comment ! sur deux amis, pas un ne vient ! exclama Léon, mécontent.

– J’ai l’œil poché, dit Guignon, qui salua et sortit sur-le-champ.

– Mon vieux m’attend, ajouta Colar ; au revoir !

Et Colar sortit à son tour, gagna la rue et se jeta dans un fiacre qui stationnait sur la place du Caire, et dans lequel se trouvaient deux hommes en blouse.

– Changeons de costume ! murmura-t-il en se dépouillant de sa redingote et la remplaçant sur- le-champ par un bourgeron bleu, en même temps qu’il enfonçait sa casquette sur ses yeux. Je ne tiens pas à être reconnu.

Et il cria au cocher :

– Barrière de Belleville !

Tandis que le fiacre roulait et montait dans le faubourg du Temple, Léon Rolland, sa toilette terminée, descendait la rue Bourbon-Villeneuve jusqu’au boulevard, en compagnie de sa mère et de Cerise ; puis, là, il faisait monter les deux femmes dans une voiture de place et les conduisait rue Meslay, à la porte de mademoiselle Jeanne de Balder.

L’orpheline était prête à partir.

– À Belleville ! dit Léon Rolland au cocher, vous vous arrêterez devant le restaurant des Vendanges de Bourgogne.

Non, dit Cerise, arrêtez-vous à la barrière, nous monterons bien à pied la rue de Paris. Il n’y a pas de petites économies. Hors barrières, l’heure de fiacre se paie cinquante centimes de plus.

A suivre...

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