Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'Héritage Mystérieux - 30

Précédemment

– Tu le reconnaîtrais bien, n’est-ce pas ? – Parbleu ! entre mille...

– Alors, attendons.

Ils attendirent une heure, enveloppant d’un coup d’œil investigateur tout homme qui descendait la rue de Paris pour franchir la barrière ; puis, tout à coup, le serrurier poussa un cri étouffé :

– Le voilà ! dit-il.

Et Colar vit Armand de Kergaz, qu’il reconnut malgré son déguisement, traverser le boulevard en donnant le bras à Jeanne de Balder, que suivaient Cerise, Léon et sa mère.

– Sang de Dieu ! exclama-t-il en se précipitant au dehors, nous sommes propres... c’est Armand !

L'Héritage Mystérieux - 30

XI - Le bal (1/2)

Colar laissa ses deux acolytes encore stupéfaits de son exclamation, se jeta dans un fiacre, et dit au cocher :

– Cent sous de pourboire, si tu vas rue Saint- Lazare, n° 75, en une demi-heure.

L’automédon à livrée crasseuse enveloppa ses deux rosses d’un homérique coup de fouet, et partit avec la rapidité de l’éclair.

– Pourvu que je trouve le capitaine... pensait Colar.

Et l’émotion du lieutenant était si grande, qu’il parlait tout haut dans son fiacre, mêlant les noms de Williams, d’Armand et de Cerise aux mots d’héritage et de séduction.

Si on eût entendu et vu gesticuler le digne vaurien, on eût juré qu’il était fou. Le cocher fit merveille, et ne mit guère que trente-cinq à quarante minutes pour franchir les six kilomètres qui séparent la barrière de Belleville de la rue Saint-Lazare.

Au moment où le fiacre s’arrêtait devant l’hôtel occupé par le capitaine Williams, celui-ci se faisait ouvrir la porte cochère et sortait en tilbury.

Mais Colar se montra, sortit précipitamment du fiacre et lui dit :

– Capitaine, il faut rentrer.

– Plaît-il ? fit Andréa un peu contrarié.

– Il le faut, dit Colar du ton convaincu de l’homme qui sait l’importance de la nouvelle qu’il apporte.

Le capitaine comprit, au visage bouleversé de Colar, qu’il s’agissait des intérêts les plus graves, et, jetant la bride à son groom, il lui ordonna de ranger le tilbury devant la porte, une roue dans le ruisseau, et d’attendre.

– Viens, dit-il à Colar.

Colar jeta cinq francs à son cocher et suivit Andréa, qui traversa rapidement la cour et le jardin, ouvrit la porte du pavillon, et fit entrer son lieutenant dans un petit salon du rez-de-chaussée.

– De quoi s’agit-il ? lui dit-il alors.

– Il s’agit, répondit Colar, d’un événement qui peut tout compromettre.

– Qu’entends-tu par tout ? demanda froidement le capitaine.

– L’héritage, répondit laconiquement Colar.

Andréa fit un mouvement d’étonnement mêlé d’effroi. Colar poursuivit.

– Armand est sur la trace.

– Sang-Dieu ! s’écria le capitaine, qui devint livide de colère et frappa du poing sur une table. Il veut donc que je l’assassine.

Et dans l’œil de celui qui s’était nommé Andréa brilla alors un de ces regards terribles qui eussent fait frissonner quiconque aurait porté le plus banal intérêt à M. de Kergaz.

– Voyons, capitaine, dit froidement Colar, ne cassez rien, et écoutez-moi.

Colar raconta alors la scène de Belleville succinctement, mais dans tous ses détails, puis il ajouta :

– Vous comprenez très bien que Léon Rolland et Cerise connaissent Fernand Rocher et Armand en même temps, il faut un rien, un mot échappé, un mot jeté au vent pour mettre cet homme du diable, qui fait le bien avec autant de génie qu’il en faut pour faire le mal, sur la trace de l’héritage ; alors nous sommes perdus.

– C’est mon avis, dit froidement Andréa.

– Comment ! c’est ainsi que vous le prenez ?...

Le capitaine Williams avait reconquis tout son sang-froid, et sa merveilleuse lucidité d’esprit habituelle était accourue à l’aide de son infernal génie.

– Mon cher lieutenant, dit-il avec calme, et laissant glisser sur ses lèvres un dédaigneux sourire, je vous croyais plus fort que vous n’êtes.

– Moi ? balbutia Colar, ahuri de cette tranquillité.

– Sans doute. V ous perdez la tête dès le début... Armand est l’exécuteur testamentaire du bonhomme Kermarouet ; nous, nous sommes les loups qui flairent la proie et veulent se l’approprier. Donc, nous aurions dû prévoir la lutte presque inévitable entre le dragon qui garde et les voleurs qui veulent dérober le trésor.

– C’est vrai, murmura Colar.

– Ceci posé, dit froidement Williams, il faut accepter la lutte et envisager la situation avec le sang-froid d’un général du génie, faire des levées de terrain et étudier le champ où se livrera la bataille.

– Eh bien ? demanda Colar, qui retrouva son calme en présence du calme superbe de son chef.

– Voici, dit le capitaine : tu dis qu’Armand a fait connaissance de Léon Rolland ?

– Oui.

– Lequel Rolland connaît Fernand Rocher ? – Oui.

– Mais Fernand et Armand ne se connaissent pas encore ?

– C’est probable.

– Eh bien ! nous allons supprimer l’intermédiaire, dit froidement le capitaine.

– Comment ?

– Bah ! j’aurai trouvé le moyen d’ici à ce soir.

– Mais Cerise, observa Colar, si Léon disparaît... elle ira trouver Armand.

– On supprimera Cerise.

– Oh ! oh ! s’écria Colar, y songez-vous ?

–C’est-à-dire qu’on priera M.deBeaupréau de veiller sur elle.

– Et après ?

– Après, dit tranquillement Williams, si tu as toujours du goût pour cette petite... on verra.

–Mais Fernand ? Fernand, que connaissent peut-être les amis de Léon Rolland, et à qui ils s’adresseront, par la raison toute simple qu’il est employé au ministère, ce qui, aux yeux des ouvriers, est une haute position ?...

– Oh ! répondit Williams avec l’indifférence d’un juge corrompu qui prononce une sentence arbitraire, celui-là ne nous gênera plus demain soir... sois tranquille.

– Ma foi, capitaine, murmura Colar avec admiration, vous êtes un homme de génie.

Williams ne daigna point répondre au compliment de son acolyte, et il ajouta :

– T’es-tu occupé de mon hôtel ?

– Oui, j’ai presque retenu, rue Beaujon, à deux pas des Champs-Élysées, un petit hôtel charmant, un rez-de-chaussée et un premier étage... une écurie pour cinq chevaux.

–Je verrai cela demain matin ; car, ajouta Williams, mon futur beau-père, dont je dois faire la connaissance ce soir, au bal du ministère des affaires étrangères, ne doit point me voir logé dans ce taudis.

– Ah ! demanda Colar, vous verrez le Beaupréau ce soir ?

– Oui, lui, sa femme et sa fille.

Williams se leva, et congédia Colar.

– Je vais chez Baccarat, dit-il. Tu reviendras ici dans la soirée, et tu m’attendras, à quelque heure de la nuit que je puisse rentrer.

Le capitaine remonta dans son tilbury, aussi calme, aussi tranquille qu’il était tout à l’heure lorsqu’il avait rencontré Colar, et il gravit la rue Blanche au grand trot de son cheval anglais.

À la vue du tilbury, la femme de chambre de la courtisane, qui se trouvait par hasard dans la cour, rentra précipitamment.

– Madame ! madame ! dit-elle à Baccarat, encore l’Anglais ! Est-ce que vous allez le recevoir deux fois par jour, maintenant ?... Il me fait peur.

– Fanny, répondit Baccarat d’un ton sec, vous êtes une sotte !... Faites entrer le baronnet sir Williams au salon.

Au moment où Fanny lui apportait la nouvelle de la brusque arrivée de sir Williams, Baccarat s’habillait.

Le mystérieux entretien qu’elle avait eu avec Williams avait rendu à Baccarat ce calme superbe qui fera éternellement le triomphe et la force de la courtisane.

Maîtresse d’elle-même, la sœur de Cerise redevenait la femme de marbre qui se laissait désirer toujours sans se livrer jamais entièrement, et procédait à sa toilette avec le tact d’un général ordonnant un plan de bataille.

Williams attendit au moins dix minutes au salon, et cette attente fut loin de lui déplaire.

– Elle est redevenue forte, pensa-t-il, c’est bon signe.

Baccarat lui apparut dans une toilette charmante d’intérieur, – en robe de chambre de velours bleu de ciel décolletée, les bras demi nus et entourés de manches en dentelle noire, – ses beaux cheveux blonds emmêlés de bluets pour toute parure.

Elle salua Williams d’un « Bonjour, cher ! » prononcé du bout des lèvres, qui sentait son aristocratie du vice, et elle lui indiqua une place auprès d’elle sur un canapé, avec un geste de duchesse à paniers, poudrée à la maréchale.

– Ma belle amie, dit sir Williams, assez de pose comme cela, et causons.

– Je ne pose pas, répondit Baccarat, je reviens à mon naturel.

– Soit, causons.

– De quoi s’agit-il encore ?

–Voici, répondit Williams. Ce matin, vous étiez pâle, agitée ; ce soir, vous êtes calme et superbe...

– Après ? fit Baccarat avec impatience.

–Ce matin, vous aimiez Fernand avec le désespoir de la femme qui voit lui échapper celui que son cœur a rêvé et choisi ; ce soir, vous l’aimez avec la tranquillité d’âme de la femme assurée d’être aimée tôt ou tard.

– Peut-être... murmura Baccarat.

–Vous comptez, reprit sir Williams, sur la visite de M. de Beaupréau pour demain ?

– Sans doute, fit Baccarat inquiète ; est-ce qu’il ne viendrait pas ?

– Il viendra.

A suivre...

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article