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L'Héritage Mystérieux - 31

Précédemment

– Après ? fit Baccarat avec impatience.

–Ce matin, vous aimiez Fernand avec le désespoir de la femme qui voit lui échapper celui que son cœur a rêvé et choisi ; ce soir, vous l’aimez avec la tranquillité d’âme de la femme assurée d’être aimée tôt ou tard.

– Peut-être... murmura Baccarat.

–Vous comptez, reprit sir Williams, sur la visite de M. de Beaupréau pour demain ?

– Sans doute, fit Baccarat inquiète ; est-ce qu’il ne viendrait pas ?

– Il viendra.

– Eh bien ! alors ?

L'Héritage Mystérieux - 31

XI - Le bal (2/2)

– Alors, ma chère, je vous apporte le meilleur des prétextes à lui fournir pour éconduire Fernand de chez lui, et le perdre sans retour dans l’esprit de mademoiselle Hermine de Beaupréau.

Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la courtisane.

– Vrai ? s’écria-t-elle.

– Mais, dit froidement Williams, il sera ici à vos genoux, tenant vos mains dans les siennes, dans quarante-huit heures...

Williams n’acheva pas ; Baccarat était déjà à demi folle de joie.

– Que faut-il donc faire ? demanda-t-elle.

– Mettez-vous devant cette table, prenez une plume, et écrivez sous ma dictée.

Baccarat obéit, et le capitaine dicta :

« Mon Fernand bien-aimé,

« Voici quatre jours, grands comme quatre siècles, que ta petite Nini t’attend...

– Mais, dit Baccarat s’interrompant brusquement, que me faites-vous donc écrire là ?

– Écrivez, chère amie, répondit le capitaine d’un ton sec.

– Mais je ne comprends pas...

– C’est inutile, écrivez toujours.

Baccarat courba le front sous cette volonté calme et froide, et reprit la plume.

« Quatre siècles, mon ange adoré, continua le baronnet, dictant toujours ; car, tu le sais bien, ta petite Baccarat ne vit que pour toi, comme vous ne viviez que pour elle, méchant ! avant d’avoir des projets... sérieux. Voilà bien les hommes ! Ils doivent vous aimer toujours, – toujours ne leur paraît même pas assez long, – et puis, un soir, ils rencontrent une poupée de fille honnête, comme ils disent, une petite chipie à bras rouges et à sourire niais, dont les épaules ont des salières, et parce qu’elle a deux cent mille francs de dot, les voilà qui s’embarquent sur le sentiment et veulent se marier...

« Dis donc, Fernand, je suppose que, lorsque tu auras fait le grand saut, tu trouveras bien un petit moyen pour me présenter chez ta femme ; d’autant que d’O... veut m’épouser... un de plus, par avance ! et je serai une femme honnête, moi aussi.

« Parole d’honneur, mon chéri, je vais m’amuser à ton mariage ; car j’irai, sois-en bien sûr... Ça sera drôle de voir mon fol amant, avec son habit noir et une cravate blanche, donner le bras à madame Rocher déguisée en oranger.

« Ah ! çà, vilain monstre, vous n’êtes pas marié encore, j’imagine, et il me semble que vous me négligez un peu... D’ailleurs, vous m’avez juré que votre légitime, que vous n’aimiez pas, ne vous empêcherait point d’aller voir, et tous les jours encore, votre vraie petite femme, la Baccarat de votre cœur, qui t’aime toujours et t’aimera longtemps, chéri...

« Je suis jalouse, vois-tu, et si, ce soir même, tu n’es pas ici, à mes genoux, je vais faire une scène à ta future.

« Mes lèvres sur tes lèvres, et ma main dans les tiennes.

« Baccarat. »

Quand elle eut écrit cette lettre étrange, la courtisane regarda le baronnet avec la stupéfaction de ceux qui servent d’instrument et accomplissent une besogne mystérieuse qu’ils ne comprennent pas.

– Comment ! dit Williams en souriant, vous ne devinez pas, ma chère ?

– Mais non, répondit franchement Baccarat, et je commence à me croire bête...

– Hum ! murmura le baronnet avec impertinence, ce serait le cas de dire : On ne sait pas... On n’a jamais pu savoir. Mettez l’adresse, ajouta-t-il.

À M. Fernand Rocher, rue des Marais.

Baccarat écrivit l’adresse, et Williams lui fit ajouter ce post-scriptum :

« Fanny te porte ma lettre. Tâche d’être sage, et ne lui fais pas, je te prie, des yeux en coulisse. Je ne veux pas croire encore, bien qu’on me l’ait affirmé, que vous soupiriez pour ma femme de chambre. Oh ! les hommes ! »

– Maintenant, ma chère, reprit sir Williams, vous ne comprenez pas qu’un soir, demain, par exemple, cette lettre puisse tomber dans les mains de mademoiselle Hermine de Beaupréau ?

– Ah ! exclama Baccarat, dont l’œil étincela soudain, je comprends. Mais... cette lettre... comment l’envoyer ?...

– M. de Beaupréau s’en chargera.

– Lui ?... Tiens, c’est une idée.

– Parbleu ! dit froidement Williams, on ne va pas lui donner Cerise gratis, à cet homme en lunettes bleues.

–C’est vrai, murmura Baccarat, à qui un dernier remords fit baisser la tête.

– Or, poursuivit Williams, il peut se faire que M. Fernand Rocher dîne demain soir chez son chef de bureau. M. Rocher parti, la lettre se trouve par hasard sur un meuble ou sur un tapis ; on l’ouvre, on la lit...

– Je devine, interrompit Baccarat.

– Et, acheva Williams, Fernand Rocher est un homme à jamais perdu dans l’esprit de mademoiselle Hermine et de sa mère.

– Ah ! s’écria Baccarat, voilà qui est bien trouvé. Mais le Beaupréau consentira-t-il ?

– Parbleu ! puisqu’il aime Cerise.

– C’est juste, murmura la courtisane, qui, une fois encore, baissa humblement le front.

Williams se leva.

– Ma chère amie, dit-il, je vais dans le monde ce soir, et il faut que je rentre chez moi pour m’habiller.

– Où allez-vous, sans indiscrétion ?

– Au bal du ministère des affaires étrangères, où je rencontrerai inévitablement notre chef de bureau.

– Je ne le verrai donc pas ce soir ?

– Non, très probablement ; mais je donnerais ma tête à couper que vous aurez sa visite dès demain matin.

– Alors, que ferai-je ? demanda Baccarat.

– Vous lui montrerez la lettre que vous venez d’écrire.

– Bien ; et après ?

–Après, vous lui direz que vous aimez Fernand, et que si Fernand épouse sa fille, lui, Beaupréau, peut renoncer à revoir jamais votre sœur Cerise. Puis vous lui remettrez cette lettre, en lui disant : « Arrangez-vous pour que votre fille la lise, qu’elle écrive deux lignes de rupture à son fiancé, et rapportez-les-moi. Je vous dirai alors où vous pourrez trouver ma sœur. »

– Et vous croyez qu’il consentira ?...

– À tout, j’en suis sûr. Je vous verrai demain, et nous aviserons alors. Au revoir !

Et sir Williams se leva, baisa galamment la main de Baccarat et sortit.

Deux heures plus tard, parmi les nombreux invités que le ministre des affaires étrangères réunissait à son bal, on remarquait un jeune gentleman du nom de sir Williams, baronnet, originaire d’Irlande, disait la chronique, et habitant ordinairement Venise.

Le baronnet était un homme d’une élégance parfaite, de manières chevaleresques ; il avait cette beauté un peu triste et rêveuse des fils d’Albion qui courent le monde, poussés par l’ennui.

Le baronnet, présenté par l’ambassadeur d’Angleterre, fut à la mode au bout d’une heure dans les salons du ministère ; mille légendes fabuleuses coururent bientôt sur sa fortune, ses excentricités ; le bruit même se répandit qu’il voulait se marier, ce qui encouragea beaucoup de mères à l’accueillir avec un sourire ; mais sir Williams dansa peu : il se mit à la recherche de M. de Beaupréau, se fit présenter à lui par un attaché d’ambassade, puis à la femme et à la fille du chef de bureau, qui prit peu d’attention à lui.

Cependant, il obtint d’Hermine la faveur d’une contredanse, lui conta quelques banalités et s’esquiva peu après.

– Je n’ai plus rien à faire ici, se dit-il. On m’a vu ; je ne suis plus un inconnu pour le Beaupréau, cela suffit. Plus tard, je ferai connaissance plus ample avec ma future femme.

Et sir Williams regagna son pavillon de la rue Saint-Lazare, vers minuit, en se disant :

– La petite est jolie ; avec une dot de douze millions, c’est un parti très convenable.

A suivre...

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