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L'Héritage Mystérieux - 32

Précédemment

Le baronnet, présenté par l’ambassadeur d’Angleterre, fut à la mode au bout d’une heure dans les salons du ministère ; mille légendes fabuleuses coururent bientôt sur sa fortune, ses excentricités ; le bruit même se répandit qu’il voulait se marier, ce qui encouragea beaucoup de mères à l’accueillir avec un sourire ; mais sir Williams dansa peu : il se mit à la recherche de M. de Beaupréau, se fit présenter à lui par un attaché d’ambassade, puis à la femme et à la fille du chef de bureau, qui prit peu d’attention à lui.

Cependant, il obtint d’Hermine la faveur d’une contredanse, lui conta quelques banalités et s’esquiva peu après.

– Je n’ai plus rien à faire ici, se dit-il. On m’a vu ; je ne suis plus un inconnu pour le Beaupréau, cela suffit. Plus tard, je ferai connaissance plus ample avec ma future femme.

Et sir Williams regagna son pavillon de la rue Saint-Lazare, vers minuit, en se disant :

– La petite est jolie ; avec une dot de douze millions, c’est un parti très convenable.

L'Héritage Mystérieux - 32

XII - La lettre

Trois jours s’étaient écoulés depuis la scène domestique dont l’intérieur de M. de Beaupréau avait été témoin, et à la suite de laquelle le chef de bureau avait consenti au mariage de sa fille d’adoption avec Fernand Rocher.

M. de Beaupréau était un de ces hommes qui prennent leur parti de toutes choses, surtout des déceptions d’amour-propre. Le dédain de sa femme, le désintéressement de sa fille, l’abnégation complète de Fernand à l’endroit de la dot, l’avaient humilié outre mesure ; mais la pensée qu’il conserverait intacte la fortune de sa femme, et marierait Hermine sans bourse délier, l’avait promptement consolé, et il avait, dès le lendemain, témoigné à Fernand cette bienveillance ordinaire à l’aide de laquelle il contraignait le jeune homme à travailler à ce grand ouvrage sur la diplomatie dont lui, Beaupréau, attendait des merveilles.

Fernand avait vu le chef de bureau se révéler sous son véritable jour, et déjà il le méprisait souverainement ; mais, comme tous les amoureux qui marchent à leur but et tremblent de rencontrer un obstacle, il eut la lâcheté de l’amour, et répondit à l’accueil cordial de son futur beau-père par des protestations de dévouement et de bonne amitié.

Or, le lendemain du jour où M. de Beaupréau avait souscrit à toutes les conditions de Baccarat et mis dans sa poche la fameuse lettre dictée par l’infernal Williams, le jeune homme entra dans le bureau de son chef vers onze heures pour affaires de service. M. de Beaupréau donna les signatures que Fernand lui demandait ; puis il lui dit :

– À propos, cher enfant, vous savez que ces dames vous attendent à dîner.

Fernand tressaillit de joie et remercia M. de Beaupréau.

– Tenez, continua celui-ci avec bonhomie, si vous voulez leur offrir votre bras pour aller à ce concert, vous leur ferez plaisir... C’est à deux heures précises, salle Chantereine.

Et M. de Beaupréau tendit à Fernand le coupon d’une loge que lui avait envoyé, la veille, un pauvre artiste qui cherchait beaucoup de gloire et un peu d’argent.

– Vous avez le temps d’aller déjeuner et de vous habiller. Je vous donne congé jusqu’au dîner, acheva le chef de bureau en souriant ; mais, ce soir, vous me rendrez un petit service, n’est-ce pas ?

Le chef de bureau avait pris un air mystérieux et confidentiel qui flatta l’amour-propre du jeune homme.

– Monsieur, répondit Fernand, je suis à vos ordres et tout à vous.

Un sourire bonhomme et presque naïf se dessina sur les lèvres de M. de Beaupréau.

– Écoutez, dit-il, je vais vous avouer un gros péché.

Fernand, étonné, le regarda.

– Oui, mon cher, poursuivit le chef de bureau d’un ton dégagé, tel que vous me voyez, avec mon front chauve, mes lunettes et mon abdomen volumineux, je me sens très jeune encore ; si jeune, que... je suis amoureux...

– Vous ! exclama le jeune homme, qui ne put réprimer un geste de surprise.

– Chut ! murmura M. de Beaupréau en souriant; oui, mon cher, je suis amoureux... comme à vingt ans... N’allez pas me trahir, au moins !

– Ah ! monsieur...

– Eh ! ma foi, tant pis! puisque j’avoue... avouons tout... J’ai une maîtresse... une maîtresse de dix-neuf ans, dont je suis... un peu fou...

Fernand, à son tour, se prit à sourire ; puis, comme la jeunesse est toujours un peu railleuse à l’endroit de l’avenir, il demanda :

– Et elle ?

– Ma foi ! mon jeune ami, fit M. de Beaupréau naïvement, quand on a cinquante ans, il n’y faut pas regarder de trop près ; j’ai la foi, et la foi sauve !

– C’est juste.

– Or donc, poursuivit M. de Beaupréau, cette petite me prend un peu de mon temps, et, ce soir...

– Je comprends, dit Fernand.

– Malheureusement, M. de..., notre chef de division, donne une soirée à laquelle je ne puis me dispenser d’aller, à moins que je n’y envoie quelqu’un à ma place.

–J’irai, dit Fernand, et je présenterai vos excuses.

– Très bien ! Mais ce n’est pas tout : je voudrais encore que ces dames ignorassent cette substitution ; car, à leurs yeux, je dois y aller...

– Comment faire ? demanda le jeune homme, qui se souvint de l’invitation à dîner.

– Vous prétexterez une soirée de garçons, d’amis, dont l’un quitte Paris et donne un punch d’adieu, et vous réclamerez votre liberté en sortant de table, n’est-ce pas ?

– Comme vous voudrez, répondit Fernand.

– Puis vous irez mettre une cravate blanche, et vous vous présenterez chez M. de... en mon lieu et place, vers neuf heures au plus tard.

– Très bien, monsieur, dit Fernand avec tristesse, en songeant qu’il allait perdre une bonne soirée qu’il comptait passer auprès d’Hermine.

Le fiancé de mademoiselle de Beaupréau quitta son bureau vers onze heures et demie, alla modestement déjeuner à vingt-cinq sous, rentra chez lui, où il fit une toilette de ville minutieuse, et se rendit rue Saint-Louis, où la mère et la fille l’accueillirent avec un sourire affectueux et un tendre regard.

À cinq heures, madame de Beaupréau, Hermine et Fernand étaient de retour du concert ; à six heures, M. de Beaupréau rentrait et on se mettait à table.

Fernand, fidèle à ses devoirs de confident, avait déjà demandé la permission de se retirer de bonne heure. Après le dîner, il passa au salon, où

le café était servi, accompagna Hermine au piano, causa dix minutes et prit congé, laissant au coin du feu M.et madame de Beaupréau, entre lesquels régnait désormais une certaine froideur. Hermine s’était mise au piano après avoir reconduit son fiancé jusqu’à la porte du salon et lui avait serré la main.

Tout à coup, pendant que Thérèse se baissait pour saisir les pincettes et reconstruire le feu, dont l’édifice embrasé commençait à s’écrouler, tandis que la jeune fille, assise au piano, tournait le dos à la cheminée, M. de Beaupréau laissa furtivement tomber la lettre sur le tapis, à deux pas du grand feu.

Madame de Beaupréau, un moment après, reposa les pincettes et leva la tête.

Le chef de bureau était plongé dans une somnolente rêverie, les yeux au plafond.

Hermine jouait une valse.

Madame de Beaupréau aperçut la lettre, fit un mouvement de surprise qui parut arracher son mari à ses méditations, et montrant le papier, elle lui dit :

– Cela est à vous, sans doute, monsieur ?

Le chef de bureau jeta un regard indifférent sur le tapis, se baissa, ramassa la lettre et jeta les yeux sur la suscription.

« À M. Fernand Rocher », lut-il.

À ce nom, Hermine se retourna et ses doigts s’arrêtèrent immobiles sur le clavier.

– C’est Fernand, dit tranquillement M.deBeaupréau, qui aura laissé tomber cette lettre.

Hermine quitta le piano et s’approcha, dominée par une vague curiosité.

– Tiens, fit naïvement le chef de bureau, cette adresse est assez bizarre ; elle porte au bas ces mots : « Par ma femme de chambre. » Oh ! oh !

Hermine tressaillit, et une légère rougeur monta à son front.

– C’est une écriture de femme, ma foi ! acheva méchamment M. de Beaupréau.

De rouge qu’elle était, Hermine devint pâle, et sa mère se leva à demi, comme si elle eût pressenti qu’il y avait un drame tout entier, un drame fatal pour son enfant dans cette lettre décachetée, et que M. de Beaupréau ouvrit fort tranquillement, sans que les deux femmes songeassent à l’en empêcher.

M. de Beaupréau parut lire les premières lignes avec une sorte d’indifférence, la curiosité banale d’un beau-père futur qui veut savoir quelles sont les relations épistolaires de son gendre ; puis, tout à coup, il laissa échapper une exclamation de surprise indignée.

– Oh ! s’écria-t-il, voilà qui est trop fort, par exemple !

Et il approcha de lui un des candélabres de la cheminée, et continua sa lecture.

Hermine était devenue immobile et pâle comme une statue, et sa mère, qu’une sinistre appréhension dominait, s’était prise à trembler subitement en regardant M. de Beaupréau, dont le visage paraissait se décomposer à mesure qu’il lisait.

Quand il eut fini, le chef de bureau leva les yeux sur sa femme, et lui dit :

– Cette lettre, madame, est de mademoiselle Baccarat, une pécheresse à la mode, et elle est adressée à celui dont vous voulez faire votre gendre. Je vous fais mon compliment d’un pareil choix. Tenez, lisez.

Et il tendit la lettre à madame de Beaupréau frissonnante.

La pauvre mère lut à son tour ces lignes dictées par le vice, écrites par le vice, et dans lesquelles sa fille, son enfant si pure et si chaste, était odieusement insultée ; et comme si la douleur sans nom qui allait frapper son enfant l’eût atteinte elle-même par avance et plus violemment encore, elle jeta un cri et s’évanouit.

M. de Beaupréau s’empressa de lui porter secours, sonna, appela et fit grand bruit, bien moins par affection pour elle que dans le but de donner à Hermine le temps de lire à son tour la lettre fatale.

La jeune fille, en effet, s’était emparée du fatal papier et le parcourait avec cette avidité fiévreuse qu’on met souvent à apprendre une mauvaise nouvelle.

Elle lut jusqu’au bout, immobile, debout auprès de sa mère, à qui M. de Beaupréau faisait respirer des sels et qui commençait à revenir à elle ; puis elle laissa échapper cette lettre où on l’outrageait, cette lettre qui semblait lui révéler sous le jour le plus odieux l’homme qu’elle aimait, et en l’amour de qui elle avait cru.

Mademoiselle Hermine de Beaupréau ne jeta pas un cri, ne versa point une seule larme.

Immobile et comme foudroyée, elle regarda tour à tour d’un œil sec M. de Beaupréau et sa mère, semblant, par ce regard, attester que sa vie était désormais brisée et que le monde entier lui devenait indifférent.

Madame de Beaupréau, qui avait repris ses sens, se leva et courut à sa fille, les bras tendus, les yeux pleins de larmes...

Les deux femmes se pressèrent avec effusion, et comme si elles eussent voulu confondre leurs douleurs.

Puis, ce premier élan passé, Hermine se retrouva forte, résolue, presque calme, comme doit l’être la femme trahie qui se sent supérieure à la trahison.

– Mon père, dit-elle en s’adressant à M. de Beaupréau, et d’une voix ferme et triste, vous prierez M. Rocher, n’est-ce pas, d’oublier nos projets de mariage ?

– Oh ! s’écria le chef de bureau, jouant l’indignation la plus profonde, le misérable ! s’il osait revenir ici !

– Calmez-vous, mon père, dit fièrement Hermine, M. Rocher ne sera jamais mon époux.

La jeune fille se dirigea alors, la tête haute, l’œil fier, vers un guéridon où il y avait de quoi écrire, et elle traça ces quelques lignes :

« Monsieur,

« Un événement qu’il est inutile de mentionner me force à revenir sur nos projets antérieurs. Je suis décidée à entrer au couvent sous huit jours, et j’espère que vous n’insisterez pas. Vos visites seraient inutiles. »

Et elle signa cette lettre et la tendit à M. de Beaupréau avec la fierté d’une reine offensée qui pardonne d’avance un outrage qu’elle ne juge pas pouvoir atteindre.

M. de Beaupréau lut avidement cette lettre de congé en bonne forme, et une pensée emplie d’une joie infâme lui vint :

– Cerise est à moi, se dit-il.

Puis, continuant à jouer l’indignation, il s’écria :

– Je la lui remettrai moi-même, cette lettre, et cela ce soir, dans une heure, chez mademoiselle Baccarat, où il doit être déjà, lui qui paraissait si pressé de nous quitter tout à l’heure.

Et M. de Beaupréau prit sa canne et son chapeau, et, armé de la lettre d’Hermine, il sortit avant même que sa femme et sa fille eussent dit un mot ou songé à le retenir.

À la porte, le chef de bureau se prit à courir

avec l’agilité d’un jeune homme, descendit la rue Saint-Louis jusqu’à la place Royale, trouva une voiture, y monta, et dit au cocher :

– Rue Moncey, et au galop.

Le cocher, voyant un homme en habit bleu et décoré, crut avoir affaire à un pair de France, et fouetta son cheval de telle façon qu’il déposa, au bout de vingt minutes, M. de Beaupréau à la grille du petit hôtel de Baccarat.

A suivre...

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