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Un Chant de Noël - 10

Un Chant de Noël - 10

Vous ne croiriez jamais de quel cœur ces deux gaillards se mirent à l'ouvrage ! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, deux, trois ; ... les mirent en place, quatre, cinq, six ; posèrent les barres et les clavettes ; sept, huit, neuf, et revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu'à douze, haletants comme des chevaux de course.

« Ohé ! oh ! s'écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de la place ici ! Holà, Dick ! Allons, preste, Ebenezer ! »

Débarrasser ! ils auraient même tout déménagé s'il avait fallu, sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout ce qui était transportable fut enlevé comme pour disparaître à tout jamais de la vie publique, le plancher balayé et arrosé, les lampes apprêtées, un tas de charbon jeté sur le feu, et le magasin devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sèche, aussi brillante qu'on pouvait le désirer pour une soirée d'hiver.

Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au haut du grand pupitre, en fit un orchestre et produisit des accords réjouissants comme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un vaste sourire en personne ; puis entrèrent les trois miss Fezziwig, radieuses et adorables ; puis entrèrent les six jeunes poursuivants dont elles brisaient les cœurs ; puis entrèrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles employés dans le commerce de la maison ; puis entra la servante avec son cousin le boulanger ; puis entra la cuisinière avec l'ami intime de son frère, le marchand de lait ; puis entra le petit apprenti d'en face, soupçonné de ne pas avoir assez de quoi manger chez son maître ; il se cachait derrière la servante du numéro 15, à laquelle sa maîtresse, le fait était prouvé, avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous, l'un après l'autre, quelques-uns d'un air timide, d'autres plus hardiment, ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant, qui tirant ; enfin tous entrèrent de façon ou d'autre et n'importe comment. Ils partirent tous, vingt couples à la fois, se tenant par la main et formant une ronde. La moitié se porte en avant, puis revient en arrière ; c'est au tour de ceux-ci à se balancer en cadence, c'est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement ; puis ils recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres : le vieux couple n'est jamais à sa place, et les jeunes couples repartent avec vivacité, quand ils l'ont mis dans l'embarras, puis, enfin, la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans vis-à-vis. Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour suspendre la danse, s'écria : « C'est bien ! » et le ménétrier plongea son visage échauffé dans un pot de

porter, spécialement préparé à cette intention. Mais, lorsqu'il reparut, dédaignant le repos, il recommença de plus belle, quoiqu'il n'y eût pas encore de danseurs, comme si l'autre ménétrier avait été reporté chez lui, épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fut un nouveau musicien qui fut venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr.

Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchés ; puis encore des danses, un gâteau du négus, une énorme pièce de rôti froid, une autre de bouilli froid, des pâtés au hachis et de la bière en abondance. Mais le grand effet de la soirée, ce fut après le rôti et le bouilli, quand le ménétrier (un fin matois, remarquez bien, un diable d'homme qui connaissait bien son affaire : ce n'est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer ! ) commença à jouer « Sir Robert de Coverley ». Alors s'avança le vieux Fezziwig pour danser avec Mme Fezziwig. Ils se placèrent en tête de la danse. En voilà de la besogne ! vingt-trois ou vingt-quatre couples à conduire, et des gens avec lesquels il n'y avait pas à badiner, des gens qui voulaient danser et ne savaient ce que c'était que d'aller le pas.

Mais quand ils auraient bien été deux ou trois fois aussi nombreux quatre fois même, le vieux Fezziwig aurait été capable de leur tenir tête, Mme Fezziwig pareillement. Quant à elle, c'était sa digne compagne, dans toute l'étendue du mot. Si ce n'est pas là un assez bel éloge, qu'on m'en fournisse un autre, et j'en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig étaient positivement comme deux astres. C'étaient des lunes qui se multipliaient dans toutes les évolutions de la danse. Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient de plus belle. Et quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent exécuté toute la danse : avancez et reculez, tenez votre danseuse par la main, balancez, saluez ; le tire-bouchon ; enfilez l'aiguille et reprenez vos places ; Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu'il semblait jouer du flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite en place sur ses pieds, droit comme un I.

Quand l'horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin. M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque coté de la porte, et secouant amicalement les mains à chaque personne individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes, à mesure que l'on sortait, ils leur souhaitèrent à tous un joyeux Noël. Lorsqu'il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes gens regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l'arrière-boutique.

Pendant tout ce temps, Scrooge s'était agité comme un homme qui aurait perdu l'esprit. Son cœur et son âme avaient pris part à cette scène avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se rappelait tout, jouissait de tout et éprouvait la plus étrange agitation. Ce ne fût plus que quand ces brillants visages de son autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu'il se souvint du fantôme et s'aperçut que ce dernier le considérait très attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée brillait d'une clarté de plus en plus vive.

« Il faut bien peu de chose, dit le fantôme, pour inspirer à ces sottes gens tant de reconnaissance... - Peu de chose ! répéta Scrooge. »

L'esprit lui fit signe d'écouter les deux apprentis qui répandaient leurs cœurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta, lorsqu'il eut obéi :

« Eh quoi ! voila-t-il pas grand-chose ? Il a dépensé quelques livres sterling de votre argent mortel ; trois ou quatre peut-être. Cela vaut-il la peine de lui donner tant d'éloges ?

- Ce n'est pas cela, dit Scrooge excité par cette remarque, et parlant, sans s'en douter, comme son autre lui-même et non pas comme le Scrooge d'aujourd'hui. Ce n'est pas cela, esprit. Fezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux ; de faire que notre service devienne léger ou pesant, un plaisir ou une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en choses si insignifiantes, si fugitives qu'il est impossible de les additionner et de les aligner en compte, eh bien, qu'est-ce que cela fait ? le bonheur qu'il nous donne est tout aussi grand que s'il coûtait une fortune. »

Scrooge surprit le regard perçant de l'esprit et s'arrêta.

« Qu'est-ce que vous avez ? demanda le fantôme.

- Rien de particulier, répondit Scrooge.

- Vous avez l'air d'avoir quelque chose, dit le spectre avec insistance.

- Non, reprit Scrooge, non. Seulement j'aimerais à pouvoir dire en ce moment un mot ou deux à mon commis. Voilà tout. »

Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait ce désir ; et Scrooge et le fantôme se trouvèrent de nouveau côte à côte en plein air.

« Mon temps s'écoule, fit observer l'esprit... Vite ! »

Cette parole n'était point adressée à Scrooge ou à quelqu'un qu'il pût voir, mais elle produisit un effet immédiat, car Scrooge se revit encore. Il était plus âgé maintenant, un homme dans la fleur de l'âge. Son visage n'avait point les traits durs et sévères de sa maturité ; mais il avait commencé à porter les marques de l'inquiétude et de l'avarice. Il y avait dans son regard une mobilité ardente, avide, inquiète, indice de la passion qui avait pris racine en lui : on devinait déjà de quel coté allait se projeter l'ombre de l'arbre qui commençait à grandir.

A suivre...

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