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Un Chant de Noël - 12

Un Chant de Noël - 12

Chapitre III - Le second des trois esprits

Réveillé au milieu d'un ronflement d'une force prodigieuse, et s'asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n'eut pas besoin qu'on lui dise que l'horloge allait de nouveau sonner une heure. Il sentit de lui-même qu'il reprenait connaissance juste à point nommé pour se mettre en rapport avec le second messager qui lui serait envoyé par l'intervention de Jacob Marley. Mais, trouvant très désagréable le frisson qu'il éprouvait en restant là à se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau spectre, il les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se laissant retomber sur son oreiller, il tint l'oeil au guet tout autour de son lit, car il désirait affronter bravement l'esprit au moment de son apparition, et n'avait envie ni d'être assailli par surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive émotion.

Messieurs les esprits forts, habitués à ne douter de rien, qui se piquent d'être blasés sur tous les genres d'émotion, et de se trouver, à toute heure, à la hauteur des circonstances, expriment la vaste étendue de leur courage impassible en face des aventures imprévues, en se déclarant prêts à tout, depuis une partie de croix ou pile, jusqu'à une partie d'honneur (c'est ainsi, je crois, qu'on appelle l'homicide). Entre ces deux extrêmes, il se trouve, sans aucun doute, un champ assez spacieux et une grande variété de sujets. Sans vouloir faire de Scrooge un matamore si farouche, je ne saurais m'empêcher de vous prier de croire qu'il était prêt aussi à défier un nombre presque infini d'apparitions étranges et fantastiques, et à ne se laisser étonner par quoi que ce fût en ce genre, depuis la vue d'un enfant au berceau, jusqu'à celle d'un rhinocéros !

Mais, s'il s'attendait presque à tout, il n'était, par le fait, nullement préparé à ce qu'il n'y eût rien, et c'est pourquoi, quand l'horloge vint à sonner une heure, et qu'aucun fantôme ne lui apparut, il fut pris d'un frisson violent et se mit à trembler de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure se passèrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps, il demeura étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un point central, les rayons d'une lumière rougeâtre qui l'éclaira tout entier quand l'horloge annonça l'heure. Cette lumière toute seule lui causait plus d'alarmes qu'une douzaine de spectres, car il ne pouvait en comprendre ni la signification ni la cause, et parfois il craignait d'être en ce moment un cas intéressant de combustion spontanée, sans avoir au moins la consolation de le savoir. À la fin, cependant, il commença à penser, comme vous et moi l'aurions pensé d'abord (car c'est toujours la personne qui ne se trouve point dans l'embarras, qui sait ce qu'on aurait dû faire alors, et ce qu'elle aurait fait incontestablement) ; à la fin, dis-je, il commença à penser que le foyer mystérieux de cette lumière fantastique pourrait être dans la chambre voisine, d'où, en la suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait qu'elle semblait s'échapper. Cette idée s'empara si complètement de son esprit, qu'il se leva aussitôt tout doucement, mit ses pantoufles, et se glissa sans bruit du côté de la porte.

Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix étrange l'appela par son nom et lui dit d'entrer. Il obéit.

C'était bien son salon ; il n'y avait pas le moindre doute à cet égard ; mais son salon avait subi une transformation surprenante. Les murs et le plafond étaient si richement décorés de guirlandes de feuillage verdoyant, qu'on eût dit un bosquet véritable dont toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière comme si l'on y avait suspendu une infinité de petits miroirs ; dans la cheminée flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et froid comme la pierre n'en avait jamais connu au temps de Scrooge ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On voyait, entassés sur le plancher, pour former une sorte de trône, des dindes, des oies, du gibier de toute espèce, des volailles grasses, des viandes froides, des cochons de lait, des jambons, des aunes de saucisses, des pâtés de hachis, des plum-pudding, des barils d'huîtres, des marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des poires succulentes, d'immense gâteaux des rois et des bols de punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse vapeur. Un joyeux géant, superbe à voir, s'étalait à l'aise sur ce lit de repos ; il portait à la main une torche allumée, dont la forme se rapprochait assez d'une corne d'abondance, et il l'éleva au-dessus de sa tête pour que sa lumière vint frapper Scrooge, lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebâillée.

« Entrez ! s'écria le fantôme. Entrez ! N'ayez pas peur de faire plus ample connaissance avec moi, mon ami ! »

Scrooge entra timidement, inclinant la tête devant l'esprit. Ce n'était plus le Scrooge rechigné d'autrefois ; et, quoique les yeux du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens devant lui.

« Je suis l'esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-moi ! »

Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d'une simple robe, ou tunique, d'un vert foncé, bordée d'une fourrure blanche. Elle retombait si négligemment sur son corps, que sa large poitrine demeurait découverte, comme s'il eût dédaigné de chercher à se cacher ou à se garantir par aucun artifice. Ses pieds, qu'on pouvait voir sous les amples plis de cette robe, étaient nus pareillement ; et, sur sa tête, il ne portait pas d'autre coiffure qu'une couronne de houx, semée çà et là de petits glaçons brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient en liberté ; elles étaient aussi libres que sa figure était franche, son oeil étincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses manières dépouillées de toute contrainte et son air riant. Un antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et à demi rongé par la rouille.

« Vous n'avez encore jamais vu mon semblable ! s'écria l'esprit. - Jamais, répondit Scrooge.

- Est-ce que vous n'avez jamais fait route avec les plus jeunes membres de ma famille, je veux dire (car je suis très jeune) mes frères aînés de ces dernières années ? poursuivit le fantôme.

- Je ne le crois pas, dit Scrooge. J'ai peur que non. Est-ce que vous avez eu beaucoup de frères, esprit ?

- Plus de dix-huit cents, dit le spectre.

- Une famille terriblement nombreuse, quelle dépense ! » murmura Scrooge. Le fantôme de Noël présent se leva.

« Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous voudrez. Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j'ai reçu une leçon qui commence à porter son fruit. Ce soir si vous avez quelque chose à m'apprendre, je ne demande pas mieux que d'en faire mon profit.

- Touchez ma robe ! »

Scrooge obéit et se cramponna à sa robe : houx, gui, baies rouges, lierre, dindes, oies, gibier, volailles, jambon, viandes, cochons de lait, saucisses, huîtres, pâtés, pudding, fruits et punch, tout s'évanouit à l'instant. La chambre, le feu, la lueur rougeâtre, la nuit disparurent de même : ils se trouvèrent dans les rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous l'impression d'un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n'était pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttières, d'où elle tombait dans la rue à la grande joie des enfants, ravis de la voir ainsi rouler en autant de petites avalanches artificielles.

A suivre...

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