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Un Chant de Noël - 13

Un Chant de Noël - 13

Les façades des maisons paraissaient bien noires et les fenêtres encore davantage, par le contraste qu'elles offraient avec la nappe de neige unie et blanche qui s'étendait sur les toits, et celle même qui recouvrait la terre, quoiqu'elle fût moins virginale ; car la couche supérieure en avait été comme labourée en sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et des voitures ; ces ornières légères se croisaient et se recroisaient l'une l'autre des milliers de fois aux carrefours des principales rues, et formaient un labyrinthe inextricable de rigoles entremêlées, à travers la bourbe jaunâtre durcie sous sa surface, et l'eau congelée par le froid. Le ciel était sombre ; les rues les plus étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants descendaient en une averse de suie, comme si toutes les cheminées de la Grande- Bretagne avaient pris feu de concert, et se ramonaient elles-mêmes à cœur joie. Londres, ni son climat, n'avaient rien de bien agréable. Cependant on remarquait partout dehors un air d'allégresse, que le plus beau jour et le plus brillant soleil d'été se seraient en vain efforcés d'y répandre.

En effet, les hommes qui déblayaient les toits paraissaient joyeux et de bonne humeur ; ils s'appelaient d'une maison à l'autre, et de temps en temps échangeaient en plaisantant une boule de neige (projectile assurément plus inoffensif que maint sarcasme), riant de tout leur cœur quand elle atteignait le but, et de grand cœur aussi quand elle venait à le manquer. Les boutiques de marchands de volailles étaient encore à moitié ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur. Ici de gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes marrons, s'étalant sur les portes, comme les larges gilets de ces bons vieux gastronomes s'étalent sur leur abdomen, semblaient prêts à tomber dans la rue, victimes de leur corpulence apoplectique ; là, des oignons d'Espagne rougeâtres, hauts en couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux les moines de leur patrie, et lançant du haut de leurs tablettes, d'agaçantes oeillades aux jeunes filles qui passaient en jetant un coup d'oeil discret sur les branches de gui suspendues en guirlandes ; puis encore, des poires, des pommes amoncelées en pyramides appétissantes ; les grappes de raisin, que les marchands avaient eu l'attention délicate de suspendre aux endroits les plus exposés à la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l'eau à la bouche et pussent se rafraîchir gratis en passant ; des tas de noisettes, moussues et brunes, faisant souvenir, par leur bonne odeur, d'anciennes promenades dans les bois, où l'on avait le plaisir d'enfoncer jusqu'à la cheville au milieu des feuilles sèches ; des biffins de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient ressortir la teinte dorée des oranges et des citrons, et semblaient se recommander avec instance par leur volume et leur apparence juteuse, pour qu'on les emportât dans des sacs de papier, afin de les manger au dessert. Les poissons d'or et d'argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi ces fruits de choix, quoique appartenant à une race triste et apathique, paraissaient s'apercevoir, tout poissons qu'il étaient, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, allaient et venaient, ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un état d'agitation hébétée.

Et les épiciers donc ! oh ! les épiciers ! Leurs boutiques étaient presque fermées, moins peut-être un volet ou deux demeurés ouverts ; mais que de belles choses se laissaient voir à travers ces étroites lacunes ! Ce n'était pas seulement le son joyeux des balances retombant sur le comptoir, ou le craquement de la ficelle sous les ciseaux qui la séparent vivement de sa bobine pour envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des bottes de fer-blanc pour servir le thé ou le moka aux pratiques. Pan, pan, sur le comptoir ; parais, disparais, elles voltigeaient entre les mains des garçons comme les gobelets d'un escamoteur ; ce n'étaient pas seulement les parfums mélangés du thé et du café si agréables à l'odorat, les raisins secs si beaux et si abondants, les amandes d'une si éclatante blancheur, les bâtons de cannelle si longs et si droits, les autres épices si délicieuses, les fruits confits si bien glacés et tachetés de sucre candi, que leur vue seule bouleversait les spectateurs les plus indifférents et les faisait sécher d'envie ; ni les figues moites et charnues, ou les pruneaux de Tours et d'Agen, à la rougeur modeste, au goût acidulé, dans leurs corbeilles richement décorées, ni enfin toutes ces bonnes choses ornées de leur parure de fête ; mais il fallait voir les pratiques, si empressées et si avides de réaliser les espérances du jour, quelles se bousculaient à la porte, heurtaient violemment l'un contre l'autre leurs paniers à provisions, oubliaient leurs emplettes sur le comptoir, revenaient les chercher en courant, et commettaient mille erreurs semblables de la meilleure humeur du monde, tandis que l'épicier et ses garçons montraient tant de franchise et de rondeur, que les cœurs de cuivre poli avec lesquels ils tenaient attachées par derrière leurs serpillières, étaient l'image de leurs propres cœurs exposés au public pour passer une inspection générale..., de beaux cœurs dorés, des cœurs à prendre, si vous voulez, mesdemoiselles ! Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à l'église ou à la chapelle ; ils sortirent par troupes pour s'y rendre, remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits et avec leurs plus joyeux visages. Au même moment, d'une quantité de petites rues latérales, de passages et de cours sans nom, s'élancèrent une multitude innombrable de personnes, portant leur dîner chez le boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens chargés de leurs galas parut beaucoup intéresser l'esprit, car il se tint, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil d'une boulangerie, et, soulevant le couvercle des plats à mesure qu'ils passaient, il arrosait d'encens leur dîner avec sa torche. C'était, en vérité, une torche fort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou deux, quelques porteurs de dîners s'étant adressé des paroles de colère pour s'être heurtés un peu rudement dans leur empressement, il en fit tomber sur eux quelques gouttes d'eau ; et aussitôt ces hommes reprirent toute leur bonne humeur, s'écriant que c'était une honte de se quereller un jour de Noël. Et rien de plus vrai ! mon Dieu ! rien de plus vrai !

Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant de tous ces dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur humide qui dégelait en l'air au-dessus de chaque four, dont le carreau fumait comme s'il cuisait avec les plats.

« Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que vous faites tomber de votre torche en la secouant ? demanda Scrooge.

- Certainement, il y a ma saveur, à moi.

- Est-ce qu'elle peut se communiquer à toute espèce de dîner aujourd'hui ? demanda Scrooge. - À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres.

- Pourquoi aux plus pauvres ?

- Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin.

- Esprit, dit Scrooge après un instant de réflexion, je m'étonne alors que, parmi tous les êtres qui remplissent les mondes situés autour de nous, des esprits comme vous se soient chargés d'une commission aussi peu charitable : celle de priver ces pauvres gens des occasions qui s'offrent à eux de prendre un plaisir innocent.

- Moi ! s'écria l'esprit.

- Oui, puisque vous les privez du moyen de dîner tous les huit jours, et cela le seul jour souvent où l'on puisse dire qu'ils dînent, continua Scrooge. N'est-ce pas vrai ?

- Moi ! s'écria l'esprit.

- Certainement ; n'est-ce pas vous qui cherchez à faire fermer ces fours le jour du sabbat ? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au même ?

- Moi ! je cherche cela ! s'écria l'esprit.

- Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre nom ou, du moins, au nom de votre famille, dit Scrooge.

A suivre...

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