Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Un Chant de Noël - 15

Un Chant de Noël - 15

Supposez qu'il soit manqué ! supposez qu'il se brise quand on le retournera ! supposez que quelqu'un ait sauté par-dessus le mur de l'arrière-cour et l'ait volé pendant qu'on se régalait de l'oie ; à cette supposition, les deux petits Cratchit devinrent blêmes ! Il n'y avait pas d'horreurs dont on ne fît la supposition.

Oh ! oh ! quelle vapeur épaisse ! Le pudding était tiré du chaudron. Quelle bonne odeur de lessive ! (c'était le linge qui l'enveloppait). Quel mélange d'odeurs appétissantes, qui rappellent le restaurateur, le pâtissier de la maison d'à côté et la blanchisseuse sa voisine ! C'était le pudding. Après une demi-minute à peine d'absence, Mrs Cratchit rentrait, le visage animé, mais souriante et toute glorieuse, avec le pudding, semblable à un boulet de canon tacheté, si dur, si ferme, nageant au milieu d'un quart de pinte d'eau-de-vie enflammée et surmonté de la branche de houx consacrée à Noël.

Oh ! quel merveilleux pudding ! Bob Cratchit déclara, et cela d'un ton calme et sérieux, qu'il le regardait comme le chef-d'œuvre de Mrs Cratchit depuis leur mariage. Mrs Cratchit répondit que, à présent qu'elle n'avait plus ce poids sur le cœur, elle avouerait qu'elle avait eu quelques doutes sur la quantité de farine. Chacun eut quelque chose à en dire, mais personne ne s'avisa de dire, s'il le pensa, que c'était un bien petit pudding pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c'eût été bien vilain de le penser ou de le dire. Il n'y a pas de Cratchit qui n'en eût rougi de honte.

Enfin, le dîner achevé, on enleva la nappe, un coup de balai fut donné au foyer et le feu ravivé. Le grog fabriqué par Bob ayant été goûté et trouvé parfait, on mit des pommes et des oranges sur la table et une grosse poignée de marrons sous les cendres. Alors toute la famille se rangea autour du foyer en cercle, comme disait Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle : on mit près de Bob tous les cristaux de la famille, savoir: deux verres à boire et un petit verre à servir la crème dont l'anse était cassée. Qu'est-ce que cela fait ? Ils n'en contenaient pas moins la liqueur bouillante puisée dans le bol tout aussi bien que des gobelets d'or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des yeux rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec fracas et pétillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast :

« Un joyeux Noël pour nous tous, mes amis ! Que Dieu nous bénisse ! » La famille entière fit écho.

« Que Dieu bénisse chacun de nous ! », dit Tiny Tim le dernier de tous.

Il était assis très près de son père sur son tabouret. Bob tenait sa petite main flétrie dans la sienne, comme s'il eût voulu lui donner une marque plus particulière de sa tendresse et le garder à ses côtés de peur qu'on ne vînt le lui enlever.

« Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.

- Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répondit le spectre, et une béquille sans propriétaire qu'on garde soigneusement. Si mon successeur ne change rien à ces images, l'enfant mourra.

- Non, non, dit Scrooge. Oh ! non, bon esprit ! dites qu'il sera épargné.

- Si mon successeur ne change rien à ces images, qui sont l'avenir, reprit le fantôme, aucun autre de ma race ne le trouvera ici. Eh bien ! après ! s'il meurt, il diminuera le superflu de la population. »

Scrooge baissa la tête lorsqu'il entendit l'esprit répéter ses propres paroles, et il se sentit pénétré de douleur et de repentir.

« Homme, dit le spectre, si vous avez un cœur d'homme et non de pierre, cessez d'employer cejargon odieux jusqu'à ce que vous ayez appris ce que c'est que ce superflu et où il se trouve. Voulez- vous donc décider quels hommes doivent vivre, quels hommes doivent mourir ? Il se peut qu'aux yeux de Dieu vous soyez moins digne de vivre que des millions de créatures semblables à l'enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu ! entendre l'insecte sur la feuille déclarer qu'il y a trop d'insectes vivants parmi ses frères affamés dans la poussière ! »

Scrooge s'humilia devant la réprimande de l'esprit, et, tout tremblant, abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva bientôt en entendant prononcer son nom.

« À M. Scrooge ! disait Bob ; je veux vous proposer la santé de M. Scrooge, le patron de notre petit gala.

- Un beau patron, ma foi ! s'écria Mme Cratchit, rouge d'émotion ; je voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala de ma façon, et il faudrait qu'il eût bon appétit pour s'en régaler !

- Ma chère, reprit Bob... ; les enfants ! ... le jour de Noël !

- Il faut, en effet, que ce soit le jour de Noël, continua-t-elle, pour qu'on boive à la santé d'un homme aussi odieux, aussi avare, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Vous savez s'il est tout cela, Robert ! Personne ne le sait mieux que vous, pauvre ami !

- Ma chère, répondit Bob doucement... le jour de Noël.

- Je boirai à sa santé pour l'amour de vous et en l'honneur de ce jour, dit Mrs Cratchit, mais non pour lui. Je lui souhaite donc une longue vie, joyeux Noël et heureuse année ! Voilà-t-il pas de quoi le rendre bien heureux et bien joyeux ! J'en doute. »

Les enfants burent à la santé de M. Scrooge après leur mère ; c'était la première chose qu'ils ne fissent pas ce jour-là de bon cœur ; Tiny Tim but le dernier, mais il aurait bien donné son toast pour deux sous. Scrooge était l'ogre de la famille ; la mention de son nom jeta sur cette petite fête un sombre nuage qui ne se dissipa complètement qu'après cinq grandes minutes.

Ce temps écoulé, ils furent dix fois plus gais qu'avant, dès qu'on en eut entièrement fini avec cet épouvantail de Scrooge. Bob Cratchit leur apprit qu'il avait en vue pour Master Pierre une place qui lui rapporterait, en cas de réussite, cinq schellings six pence par semaine. Les deux petits Cratchit rirent comme des fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et Pierre lui-même regarda le feu d'un air pensif entre les deux pointes de son col, comme s'il se consultait déjà pour savoir quelle sorte de placement il honorerait de son choix quand il serait en possession de ce revenu embarrassant.

Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes, raconta alors quelle espèce d'ouvrage elle avait à faire, combien d'heures elle travaillait sans s'arrêter, et se réjouit d'avance à la pensée qu'elle pourrait demeurer fort tard au lit le lendemain matin, jour de repos passé à la maison. Elle ajouta qu'elle avait vu, peu de jours auparavant, une comtessese et un lord, et que le lord était bien à peu près de la taille de Pierre ; sur quoi Pierre tira si haut son col de chemise, que vous n'auriez pu apercevoir sa tête si vous aviez été là. Pendant tout ce temps, les marrons et le pot au grog circulaient à la ronde, puis Tiny Tim se mit à chanter une ballade sur un enfant égaré au milieu des neiges ; Tiny Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa romance à merveille, ma foi !

Il n'y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce n'était pas une belle famille ; ils n'étaient bien vêtus ni les uns ni les autres ; leurs souliers étaient loin d'être imperméables ; leurs habits n'étaient pas cossus ; Pierre pouvait bien même avoir fait la connaissance, j'en mettrais ma main au feu, avec la boutique de quelque fripier. Cependant ils étaient heureux, reconnaissants, charmés les uns des autres et contents de leur sort ; et, au moment où Scrooge les quitta, ils semblaient de plus en plus heureux encore à la lueur des étincelles que la torche de l'esprit répandait sur eux ; aussi les suivit-il du regard, et en particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l'œil fixé jusqu'au bout.

A suivre...

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article