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Un Chant de Noël - 16

Un Chant de Noël - 16

Cependant la nuit était venue, sombre et noire ; la neige tombait à gros flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les rues avec l'esprit, l'éclat des feux pétillait dans les cuisines, dans les salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici, la flamme vacillante laissait voir les préparatifs d'un bon petit dîner de famille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des rideaux épais d'un rouge foncé, qu'on allait tirer bientôt pour empêcher le froid et l'obscurité de la rue. Là, tous les enfants de la maison s'élançaient dehors dans la neige au-devant de leurs sœurs mariées, de leurs frères, de leurs cousins, de leurs oncles, de leurs tantes, pour être les premiers à leur dire bonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur les stores. Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnées, chaussées de souliers fourrés, et causant toutes à la fois, se rendaient d'un pied léger chez quelque voisin ; malheur alors au célibataire (les rusées magiciennes, elles le savaient bien ! ) qui les y verrait faire leur entrée avec leur teint vermeil, animé par le froid !

À en juger par le nombre de ceux qu'ils rencontraient sur leur route se rendant à d'amicales réunions, vous auriez pu croire qu'il ne restait plus personne dans les maisons pour leur donner la bienvenue à leur arrivée, quoique ce fut tout le contraire ; pas une maison où l'on n'attendît compagnie, pas une cheminée où l'on n'eût empilé le charbon jusqu'à la gorge. Aussi, Dieu du ciel ! comme l'esprit était ravi d'aise ! comme il découvrait sa large poitrine ! comme il ouvrait sa vaste main ! comme il planait au-dessus de cette foule, déversant avec générosité sa joie vive et innocente sur tout ce qui se trouvait à sa portée ! Il n'y eut pas jusqu'à l'allumeur de réverbères qui, dans sa course devant lui, marquant de points lumineux les rues ténébreuses, tout habillé déjà pour aller passer sa soirée quelque part, se mit à rire aux éclats lorsque l'esprit passa près de lui, bien qu'il ne sût pas, le brave homme, qu'il eût en ce moment pour compagnie Noël en personne.

Tout à coup, sans que le spectre eût dit un seul mot pour préparer son compagnon à ce brusque changement, ils se trouvèrent au milieu d'un marais triste, désert, parsemé de monstrueux tas de pierres brutes, comme si c'eût été un cimetière de géants ; l'eau s'y répandait partout où elle voulait, elle n'avait pas d'autre obstacle que la gelée qui la retenait prisonnière ; il ne venait rien en ce triste lieu, si ce n'est de la mousse, des genêts et une herbe chétive et rude. À l'horizon, du côté de l'ouest, le soleil couchant avait laissé une traînée de feu d'un rouge ardent qui illumina un instant ce paysage désolé, comme le regard étincelant d'un oeil sombre, dont les paupières s'abaissant peu à peu, jusqu'à ce qu'elles se ferment tout à fait, finirent par se perdre complètement dans l'obscurité d'une nuit épaisse.

« Où sommes-nous ? demanda Scrooge.

- Nous sommes où vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans les entrailles de la terre, répondit l'esprit ; mais ils me reconnaissent. Regardez ! »

Une lumière brilla à la fenêtre d'une pauvre hutte, et ils se dirigèrent rapidement de ce côté. Passant à travers le mur de pierres et de boue, ils trouvèrent une joyeuse compagnie assemblée autour d'un feu splendide. Un vieux, vieux bonhomme et sa femme, leurs enfants, leurs petits-enfants, et une autre génération encore, étaient tous là réunis, vêtus de leurs habits de fête. Le vieillard, d'une voix qui s'élevait rarement au-dessus des sifflements aigus du vent sur la lande déserte, leur chantait un Noël (déjà fort ancien lorsqu'il n'était lui-même qu'un tout petit enfant) ; de temps en temps ils reprenaient tous ensemble le refrain. Chaque fois qu'ils chantaient, le vieillard sentait redoubler sa vigueur et sa verve ; mais chaque fois, dès qu'ils se taisaient, il retombait dans sa première faiblesse.

L'esprit ne s'arrêta pas en cet endroit, mais ordonna à Scrooge de saisir fortement sa robe et le transporta, en passant au-dessus du marais, où ? Pas à la mer, sans doute ? Si, vraiment, à la mer. Scrooge, tournant la tête, vit avec horreur, bien loin derrière eux, la dernière langue de terre, une rangée de rochers affreux ; ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots qui tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et venaient se briser au sein des épouvantables cavernes qu'ils avaient creusées, comme si, dans les accès de sa rage, la mer eût essayé de miner la terre. Bâti sur le triste récif d'un rocher à fleur d'eau, à quelques lieues du rivage, et battu par les eaux, tout le long de l'année, avec un acharnement furieux, se dressait un phare solitaire. D'énormes tas de plantes marines s'accumulaient à sa base, et les oiseaux des tempêtes, engendrés par les vents, peut- être comme les algues par les eaux, voltigeaient alentour, s'élevant et s'abaissant tour à tour, comme les vagues qu'ils effleuraient dans leur vol.

Mais, même en ce lieu, deux hommes chargés de la garde du phare avaient allumé un feu qui jetait un rayon de clarté sur l'épouvantable mer, à travers l'ouverture pratiquée dans l'épaisse muraille. Joignant leurs mains calleuses par-dessus la table grossière devant laquelle ils étaient assis, ils se souhaitaient l'un à l'autre un joyeux Noël en buvant leur grog, et le plus âgé des deux, dont le visage était racorni et couturé par les intempéries de l'air, comme une de ces figures sculptées à la proue d'un vieux bâtiment, entonna de sa voix rauque un chant sauvage qu'on aurait pu prendre lui-même pour un coup de vent pendant l'orage.

Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et houleuse, toujours, toujours, jusqu'à ce que dans son vol rapide, bien loin de la terre et de tout rivage, comme il l'apprit à Scrooge, ils s'abattirent sur un vaisseau et se placèrent tantôt près du timonier à la roue du gouvernail, tantôt à la vigie sur l'avant, ou à côté des officiers de quart, visitant ces sombres et fantastiques figures dans les différents postes où ils montaient leur faction. Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant de Noël, ou pensait à Noël, ou rappelait à voix basse à son compagnon quelque Noël passé, avec les espérances qui s'y rattachent d'un retour heureux au sein de la famille. Tous, à bord, éveillés ou endormis, bons ou méchants, avaient échangé les uns avec les autres, ce matin-là, une parole plus bienveillante qu'en aucun autre jour de l'année ; tous avaient pris une part plus ou moins grande à ses joies ; ils s'étaient tous souvenus de leurs parents ou de leurs amis absents, comme ils avaient espéré tous qu'à leur tour ceux qui leur étaient chers éprouvaient dans le même moment le même plaisir à penser à eux.

Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu'il prêtait l'oreille aux gémissements plaintifs du vent, et qu'il songeait à ce qu'avait de solennel un semblable voyage au milieu des ténèbres, par- dessus des abîmes inconnus, dont les profondeurs étaient des secrets aussi impénétrables que la mort ; ce fut une grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses réalisations, d'entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien plus grande encore quand il reconnut que cet éclat de rire avait été poussé par son neveu, et se vit lui-même dans une chambre parfaitement éclairée, chaude, brillante de propreté, avec l'esprit à ses côtés, souriant et jetant sur ce même neveu des regards pleins de douceur et de complaisance.

« Ah ! ah ! ah ! faisait le neveu de Scrooge. Ah ! ah ! ah ! »

S'il vous arrivait, par un hasard peu probable, de rencontrer un homme qui sût rire de meilleur cœur que le neveu de Scrooge, tout ce que je puis vous dire, c'est que j'aimerais à faire aussi sa connaissance. Faites-moi le plaisir de me le présenter, et je cultiverai sa société.

Par une heureuse, juste et noble compensation des choses d'ici-bas, si la maladie et le chagrin sont contagieux, il n'y a rien qui le soit plus irrésistiblement aussi que le rire et la bonne humeur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de cette manière, se tenant les côtes, et faisant faire à son visage les contorsions les plus extravagantes, la nièce de Scrooge, sa nièce par alliance, riait d'aussi bon cœur que lui ; leurs amis réunis chez eux n'étaient pas le moins du monde en arrière et riaient également à gorge déployée. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

« Oui, ma parole d'honneur, il m'a dit, s'écria le neveu de Scrooge, que Noël était une sottise. Et il le pensait !

- Ce n'en est que plus honteux pour lui, Fret ! » dit la nièce de Scrooge avec indignation. Car parlez-moi des femmes, elles ne font jamais rien à demi ; elles prennent tout au sérieux.

A suivre...

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