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Un Chant de Noël - 17

Un Chant de Noël - 17

La nièce de Scrooge était jolie, excessivement jolie, avec un charmant visage, un air naïf, candide : une ravissante petite bouche qui semblait faite pour sourire, et qui ne s'en privait pas, je vous assure ; sur le menton, quantité de petites fossettes qui se fondaient l'une dans l'autre lorsqu'elle riait, et les deux yeux les plus vifs, les plus pétillants que vous ayez jamais vus illuminer la tête d'une jeune fille ; en un mot, sa beauté avait quelque chose de piquant, par le contraste d'un air de tendresse et de rêverie, avec une disposition à rire à tout propos.

« C'est un drôle de corps, le vieux bonhomme ! dit le neveu de Scrooge ; c'est vrai, et il pourrait être plus agréable, mais ses défauts portent avec eux leur propre châtiment, et je n'ai rien à dire contre lui.

- Je crois qu'il est très riche, Fret ? poursuivit la nièce de Scrooge ; au moins, vous me l'avez toujours dit.

- Qu'importe sa richesse, ma chère amie, reprit son mari ; elle ne lui est d'aucune utilité ; il ne s'en sert pour faire du bien à personne, pas même à lui. Il n'a pas seulement la satisfaction de penser... ah ! ah ! ah ! ... que c'est nous qu'il en fera profiter bientôt.

- Tenez ! je ne peux pas le souffrir, » continua la nièce. Les sœurs de la nièce de Scrooge et toutes les autres dames présentes exprimèrent la même opinion.

« Oh ! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolérant que vous ; j'en suis seulement peiné pour lui, et jamais je ne pourrais lui en vouloir quand même j'en aurais envie, car enfin, qui souffre de ses boutades et de sa mauvaise humeur ? Lui, lui seul. Ce que j'en dis, ce n'est pas parce qu'il s'est mis en tête de ne pas nous aimer assez pour venir dîner avec nous ; car, après tout, il n'a perdu qu'un méchant dîner...

- Vraiment ! eh bien ! je pense, moi, qu'il perd un fort bon dîner », dit sa petite femme, l'interrompant. Tous les convives furent du même avis, et on doit reconnaître qu'ils étaient juges compétents en cette matière, puisqu'ils venaient justement de le manger ; dans ce moment, le dessert était encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu à la lueur de la lampe.

« Ma foi ! je suis enchanté de l'apprendre, reprit le neveu de Scrooge, parce que je n'ai pas grande confiance dans le talent de ces jeunes ménagères. Qu'en dites-vous, Topper ? »

Topper avait évidemment jeté les yeux sur une des sœurs de la nièce de Scrooge, car il répondit qu'un célibataire était un misérable paria qui n'avait pas le droit d'exprimer une opinion sur ce sujet ; et là-dessus la sœur de la nièce de Scrooge, la petite femme rondelette que vous voyez là-bas avec un fichu de dentelles, pas celle qui porte à la main un bouquet de roses, se mit à rougir. « Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fret, dit la petite femme en frappant des mains. Il n'achève jamais ce qu'il a commencé ! Que c'est donc ridicule ! »

Le neveu de Scrooge s'abandonna bruyamment à un nouvel accès d'hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de la contagion, quoique la petite sœur potelée essayant apparemment de le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le monde sans exception suivit son exemple.

« J'allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu'en nous faisant mauvais visage et en refusant de venir se réjouir avec nous il perd quelques moments de plaisir qui ne lui auraient pas fait de mal. À coup sûr, il se prive d'une compagnie plus agréable qu'il ne saurait en trouver dans ses propres pensées, dans son vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres poudreuses. Cela n'empêche pas que je compte bien lui offrir chaque année la même chance, que cela lui plaise ou non, car j'ai pitié de lui. Libre à lui de se moquer de Noël jusqu'à sa mort, mais il ne pourra s'empêcher d'en avoir meilleure opinion, j'en suis sûr, lorsqu'il me verra venir tous les ans, toujours de bonne humeur, lui dire : « Oncle Scrooge, comment vous portez-vous ? » Si cela pouvait seulement lui donner l'idée de laisser douze cents francs à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Je ne sais pas, mais pourtant je crois bien l'avoir ébranlé hier. »

Ce fut à leur tour de rire maintenant à l'idée présomptueuse qu'il eût pu ébranler Scrooge. Mais comme il avait un excellent caractère, et qu'il ne s'inquiétait guère de savoir pourquoi on riait, pourvu que l'on rît, il les encouragea dans leur gaieté en faisant circuler joyeusement la bouteille. Après le thé, on fit un peu de musique ; car c'était une famille de musiciens qui s'entendaient à merveille, je vous assure, à chanter des ariettes et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire gronder sa basse comme un artiste consommé, sans avoir besoin de gonfler les larges veines de son front, ni de devenir rouge comme une écrevisse. La nièce de Scrooge pinçait très bien de la harpe : entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un rien que vous auriez pu apprendre à siffler en deux minutes), justement l'air favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher Scrooge à sa pension, comme le fantôme de Noël passé le lui avait rappelé. À ces sons bien connus, tout ce que le spectre lui avait montré alors se présenta de nouveau à son souvenir ; de plus en plus attendri, il songea que, s'il avait pu souvent entendre cet air, depuis de longues années, il aurait sans doute cultivé de ses propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie, ce qui valait mieux que d'aiguiser la bêche impatiente du fossoyeur qui avait enseveli Jacob Marley.

Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au bout de quelques instants, on joua aux gages touchés, car il faut bien redevenir enfants quelquefois, surtout à Noël, un jour de fête fondé par un Dieu enfant. Attention ! voilà qu'on commence d'abord par une partie de colin- maillard. Oh ! le tricheur de Topper ! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau, mais n'ayez pas peur, il n'a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sûr qu'il s'est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l'esprit de Noël présent ne s'y est pas laissé prendre. La manière dont le soi-disant aveugle poursuit la petite sœur rondelette au fichu de dentelle est une véritable insulte à la crédulité de la nature humaine. Qu'elle renverse le garde-feu, qu'elle roule par-dessus les chaises, qu'elle aille se cogner contre le piano, ou bien qu'elle s'étouffe dans les rideaux, partout où elle va, il y va ; il sait toujours reconnaître où est la petite sœur rondelette ; il ne veut attraper personne autre ; vous avez beau le heurter en courant, comme tant d'autres l'ont fait exprès, il fera bien semblant de chercher à vous saisir, avec une maladresse qui fait injure à votre intelligence, mais à l'instant il ira se jeter de côté dans la direction de la petite sœur rondelette. « Ce n'est pas de franc jeu », dit-elle souvent en fuyant, et elle a raison ; mais lorsqu'il l'attrape à la fin, quand, en dépit de ses mouvements rapides pour lui échapper, et de tous les frémissements de sa robe de soie froissée à chaque meuble, il est parvenu à l'acculer dans un coin, d'où elle ne peut plus sortir, sa conduite alors devient vraiment abominable. Car, sous prétexte qu'il ne sait pas qui c'est, il faut qu'il touche sa coiffure ; sous prétexte de s'assurer de son identité, il se permet de toucher certaine bague qu'elle porte au doigt, de manier certaine chaîne passée autour de son cou. Le vilain monstre ! aussi nul doute qu'elle ne lui en dise sa façon de penser, maintenant que, le mouchoir ayant passé sur les yeux d'une autre personne, ils ont ensemble un entretien si confidentiel, derrière les rideaux, dans l'embrasure de la fenêtre !

La nièce de Scrooge n'était pas de la partie de colin-maillard ; elle était demeurée dans un bon petit coin de la salle, assise à son aise sur un fauteuil avec un tabouret sous les pieds ; le fantôme et Scrooge se tenaient debout derrière elle ; mais, par exemple, elle prenait part aux gages touchés et fut particulièrement admirable à Comment l'aimez-vous ? avec toutes les lettres de l'alphabet. De même au jeu de Où, quand et comment ? elle était fort habile, et, à la joie secrète du neveu de Scrooge, elle battait à plates coutures toutes ses sœurs, quoiqu'elles ne fussent pas sottes, non ; demandez plutôt à Topper. Il se trouvait bien là environ une vingtaine d'invités, tant jeunes que vieux, mais tout le monde jouait, jusqu'à Scrooge lui-même, qui, oubliant tout à fait, tant il s'intéressait à cette scène, qu'on ne pouvait entendre sa voix, criait tout haut les mots qu'on donnait à deviner ; et il rencontrait juste fort souvent je dois l'avouer, car l'aiguille la plus pointue, la meilleure Whitechapel, garantie pour ne pas couper le fil, n'est pas plus finie ni plus déliée que l'esprit de Scrooge, avec l'air benêt qu'il se donnait exprès pour attraper le monde.

A suivre...

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