Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Un Chant de Noël - 18

Un Chant de Noël - 18

Le spectre prenait plaisir à le voir dans ces dispositions, et il le regardait d'un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui demanda en grâce, comme l'eût fait un enfant, de rester jusqu'après le départ des conviés. Mais, pour ce qui est de cela, l'esprit lui dit que c'était une chose impossible.

« Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit, seulement une demi-heure ! »

C'était le jeu appelé Oui et non ; le neveu de Scrooge devait penser à quelque chose et les autres chercher à deviner ce à quoi il pensait ; il ne répondait à toutes leurs questions que par oui et par non, suivant le cas. Le feu roulant d'interrogations auxquelles il se vit exposé lui arracha successivement une foule d'aveux : qu'il pensait à un animal, que c'était un animal vivant, un animal désagréable, un animal sauvage, un animal qui grondait et grognait quelquefois, qui d'autres fois parlait, qui habitait Londres, qui se promenait dans les rues, qu'on ne montrait pas pour de l'argent, qui n'était mené en laisse par personne, qui, ne vivait pas dans une ménagerie, qu'on ne tuait jamais à l'abattoir, et qui n'était ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un ours. À chaque nouvelle question qui lui était adressée, ce gueux de neveu partait d'un nouvel éclat de rire, et il lui en prenait de telles envies, qu'il était obligé de se lever du sofa pour trépigner sur le parquet. À la fin, la sœur rondelette, prise à son tour d'un fou rire, s'écria :

« Je l'ai trouvé ! je le tiens, Fret ! Je sais ce que c'est. - Qu'est-ce donc ? demanda Fret.

- C'est votre oncle Scro-o-o-o-oge ! »

C'était cela même. L'admiration fut le sentiment général, quoique quelques personnes fissent remarquer que la réponse à cette question « Est-ce un ours ? » aurait dû être « Oui » ; d'autant plus qu'il avait suffi dans ce cas d'une réponse négative pour détourner leurs pensées de M. Scrooge, en supposant qu'elles se fussent portées sur lui d'abord.

« Eh bien ! il a singulièrement contribué à nous divertir, dit Fret, et nous serions de véritables ingrats si nous ne buvions à sa santé. Voici justement que nous tenons à la main chacun un verre de punch au vin ; ainsi donc : À l'oncle Scrooge !

- Soit ! à l'oncle Scrooge ! s'écrièrent-ils tous.

- Un joyeux Noël et une bonne année au vieillard, n'importe ce qu'il est ! dit le neveu de Scrooge. Il n'accepterait pas ce souhait de ma bouche, mais il l'aura néanmoins. À l'oncle Scrooge ! »

L'oncle Scrooge s'était laissé peu à peu si bien gagner par l'hilarité générale, il se sentait le cœur si léger, qu'il aurait fait raison à la compagnie quoiqu'elle ne s'aperçût pas de sa présence, et prononcé un discours de remerciement que personne n'eût entendu, si le spectre lui en avait donné le temps. Mais la scène entière disparut comme le neveu prononçait la dernière parole de son toast ; et déjà Scrooge et l'esprit avaient repris le cours de leurs voyages.

Ils virent beaucoup de pays, allèrent fort loin et visitèrent un grand nombre de demeures, et toujours avec d'heureux résultats pour ceux que Noël approchait. L'esprit se tenait auprès du lit des malades, et ils oubliaient leurs maux sur la terre étrangère, et l'exilé se croyait pour un moment transporté au sein de la patrie. Il visitait une âme en lutte avec le sort, et aussitôt elle s'ouvrait à des sentiments de résignation et à l'espoir d'un meilleur avenir. Il abordait les pauvres, et aussitôt ils se croyaient riches. Dans les maisons de charité, les hôpitaux, les prisons, dans tous ces refuges de la misère, où l'homme vain et orgueilleux n'avait pu abuser de sa petite autorité si passagère pour en interdire l'entrée et en barrer la porte à l'esprit, il laissait sa bénédiction et enseignait à Scrooge ses préceptes charitables.

Ce fut là une longue nuit, si toutes ces choses s'accomplirent seulement en une nuit ; mais Scrooge en douta, parce qu'il lui semblait que plusieurs fêtes de Noël avaient été condensées dans l'espace de temps qu'ils passèrent ensemble. Une chose étrange aussi, c'est que, tandis que Scrooge n'éprouvait aucune modification dans sa forme extérieure, le fantôme devenait plus vieux, visiblement plus vieux. Scrooge avait remarqué ce changement, mais il n'en dit pas un mot, jusqu'à ce que, au sortir d'un lieu où une réunion d'enfants célébrait les Rois, jetant les yeux sur l'esprit quand ils furent seuls, il s'aperçut que ses cheveux avaient blanchi.

« La vie des esprits est-elle donc si courte ? demanda-t-il.

- Ma vie sur ce globe est très courte, en effet, répondit le spectre. Elle finit cette nuit. - Cette nuit ! s'écria Scrooge.

- Ce soir, à minuit. Écoutez ! L'heure approche. »

En ce moment, l'horloge sonnait les trois quarts de onze heures.

« Pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande, dit Scrooge, qui regardait attentivement la robe de l'esprit, mais je vois quelque chose d'étrange et qui ne vous appartient pas, sortir de dessous votre robe. Est-ce un pied ou une griffe ?

- Ce pourrait être une griffe, à en juger par la chair qui est au-dessus, répondit l'esprit avec tristesse. Regardez.»

Des plis de sa robe, il dégagea deux enfants, deux créatures misérables, abjectes, effrayantes, hideuses, repoussantes, qui s'agenouillèrent à ses pieds et se cramponnèrent à son vêtement.

« Oh ! homme ! regarde, regarde à tes pieds ! » cria le fantôme.

C'étaient un garçon et une fille, jaunes, maigres, couverts de haillons, au visage renfrogné, féroces, quoique rampants dans leur abjection. Une jeunesse gracieuse aurait dû remplir leurs joues et répandre sur leur teint ses plus fraîches couleurs ; au lieu de cela, une main flétrie et desséchée, comme celle du temps, les avait ridés, amaigris, décolorés ; ces traits où les anges auraient dû trôner, les démons s'y cachaient plutôt pour lancer de là des regards menaçants. Nul changement, nulle dégradation, nulle décomposition de l'espèce humaine, à aucun degré, dans tous les mystères les plus merveilleux de la création, n'ont produit des monstres à beaucoup près aussi horribles et aussi effrayants.

Scrooge recula, pâle de terreur ; ne voulant pas blesser l'esprit, leur père peut-être, il essaya de dire que c'étaient de beaux enfants, mais les mots s'arrêtèrent d'eux-mêmes dans sa gorge, pour ne pas se rendre complices d'un mensonge si énorme.

« Esprit ! est-ce que ce sont vos enfants ? »

Scrooge n'en put dire davantage.

« Ce sont les enfants des hommes, dit l'esprit, laissant tomber sur eux un regard, et ils s'attachent à moi pour me porter plainte contre leurs pères. Celui-là est l'ignorance ; celle-ci la misère. Gardez- vous de l'un et de l'autre et de toute leur descendance, mais surtout du premier, car sur son front je vois écrit : Condamnation. Hâte-toi, Babylone, dit-il en étendant sa main vers la cité ; hâte-toi d'effacer ce mot, qui te condamne plus que lui, toi à ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n'en es pas coupable ; calomnie même ceux qui t'accusent ! Cela peut servir au succès de tes desseins abominables. Mais gare la fin !

- N'ont-ils donc aucun refuge, aucune ressource ? s'écria Scrooge.

- N'y a-t-il pas des prisons ? dit l'esprit, lui renvoyant avec ironie pour la dernière fois ses propres paroles. N'y a-t-il pas des maisons de force ? » L'horloge sonnait minuit.

Scrooge chercha du regard le spectre et ne le vit plus. Quand le dernier son cessa de vibrer, il se rappela la prédiction du vieux Jacob Marley, et, levant les yeux, il aperçut un fantôme à l'aspect solennel, drapé dans une robe à capuchon et qui venait à lui glissant sur la terre comme une vapeur.

A suivre...

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article