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Un Chant de Noël - 19

Un Chant de Noël - 19

Chapitre IV - Le dernier esprit

Le fantôme approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand il fut arrivé près de Scrooge, celui- ci fléchit le genou, car cet esprit semblait répandre autour de lui, dans l'air qu'il traversait, une terreur sombre et mystérieuse. Une longue robe noire l'enveloppait tout entier et cachait sa tête, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses mains étendues, sans quoi il eut été très difficile de détacher cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de l'obscurité complète dont elle était environnée.

Quand Scrooge vint se placer à ses cotés, il reconnut que le spectre était d'une taille élevée et majestueuse, et que sa mystérieuse présence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononçait pas une parole et ne faisait aucun mouvement.

« Suis-je en la présence du spectre de Noël à venir ? », dit Scrooge. L'esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue en avant.

«Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas arrivées encore et qui arriveront dans la suite des temps, poursuivit Scrooge. N'est-ce pas, esprit ? »

La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu'il en obtint.

Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge éprouvait une telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit à peine la force de se tenir debout, quand il se prépara à le suivre. L'esprit s'arrêta un moment, comme s'il eût remarqué son trouble et qu'il eût voulu lui donner le temps de se remettre.

Mais Scrooge n'en fut que plus agité ; un frisson de terreur vague parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière ce sombre linceul des yeux de fantôme étaient attentivement fixés sur lui, et que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir qu'une main de spectre et une grande masse noirâtre.

« Esprit de l'avenir ! s'écria-t-il ; je vous redoute plus qu'aucun des spectres que j'aie encore vus ! Mais, parce que je sais que vous vous proposez mon bien, et parce que j'espère vivre de manière à être un tout autre homme que je n'étais, je suis prêt à vous accompagner avec un cœur reconnaissant. Ne me parlerez-vous pas ? »

Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant eux.

« Guidez-moi ! dit Scrooge, guidez-moi ! La nuit avance rapidement ; c'est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi. »

Le fantôme s'éloigna de la même manière qu'il était venu. Scrooge le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette ombre la soulevait et l'emportait avec elle.

On ne pourrait pas dire précisément qu'ils entrèrent dans la ville, ce fut plutôt la ville qui sembla surgir autour d'eux et les entourer de son propre mouvement. Toutefois ils étaient au cœur même de la Cité, à la Bourse, parmi les négociants qui allaient de çà et de là en toute hâte, faisant sonner l'argent dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant à leurs montres et jouant d'un air pensif avec leurs grandes breloques, etc., etc., comme Scrooge les avait vus si souvent.

L'esprit s'arrêta près d'un petit groupe de ces capitalistes. Scrooge, remarquant la direction de sa main tendue de leur côté, s'approcha pour entendre la conversation.

« Non..., disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux, je n'en sais pas davantage ; je sais seulement qu'il est mort.

- Quand est-il mort ? demanda un autre. - La nuit dernière, je crois.

- Comment, et de quoi est-il mort ? dit un troisième personnage en prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière. Je croyais qu'il ne mourrait jamais...

- Il n'y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un bâillement.

- Qu'a-t-il fait de son argent ? demanda un monsieur à la face rubiconde dont le bout du nez était orné d'une excroissance de chair qui pendillait sans cesse comme les caroncules d'un dindon.

- Je n'en sais trop rien, dit l'homme au double menton en bâillant de nouveau. Peut-être l'a-t-il laissé à sa société ; en tout cas, ce n'est pas à moi qu'il l'a laissé : voilà tout ce que je sais. »

Cette plaisanterie fut accueillie par un rire général.

« Il est probable, dit le même interlocuteur, que les chaises ne lui coûteront pas cher à l'église, non plus que les voitures ; car, sur mon âme, je ne connais personne qui soit disposé à aller à son enterrement. Si nous faisions la partie d'y aller sans invitation !

- Cela m'est égal, s'il y a une collation, fit observer le monsieur à la loupe ; mais je veux être nourri pour la peine.

- Eh bien ! après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je vois que je suis encore le plus désintéressé de vous tous, car je n'y allais pas pour qu'on me donnât des gants noirs, je n'en porte pas ; ni pour sa collation, je ne goûte jamais ; et pourtant je m'offre à y aller, si quelqu'un veut venir avec moi. C'est que, voyez-vous, en y réfléchissant je ne suis pas sûr le moins du monde de n'avoir pas été son plus intime ami, car nous avions l'habitude de nous arrêter pour échanger quelques mots toutes les fois que nous nous rencontrions. Adieu, messieurs ; au revoir ! »

Le groupe se dispersa et alla se mêler à d'autres. Scrooge reconnaissait tous ces personnages : il regarda l'esprit comme pour lui demander l'explication de ce qu'il venait d'entendre.

Le fantôme se glissa dans une rue et montra du doigt deux individus qui s'abordaient. Scrooge écouta encore, croyant trouver là le mot de l'énigme. Il les reconnaissait également très bien ; c'étaient deux négociants, riches et considérés. Il s'était toujours piqué d'être bien placé dans leur estime, au point de vue des affaires, s'entend, purement et simplement au point de vue des affaires.

« Comment vous portez-vous ? dit l'un.

- Et vous ? répondit l'autre.

- Bien ! dit le premier. Le vieux Gobseck a donc enfin son compte, hein ?

- On me l'a dit... ; il fait froid, n'est-ce pas ?

- Peuh ! Un temps de la saison ! temps de Noël. Vous ne patinez pas, je suppose

?

- Non, non ; j'ai bien autre chose à faire. Bonjour. »

Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur conversation et leur séparation.

Scrooge eut d'abord la pensée de s'étonner que l'esprit attachât une telle importance à des conversations en apparence si triviales ; mais, intimement convaincu qu'elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à part lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il était difficile qu'elles se rapportassent à la mort de Jacob, son vieil associé ; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable, car cette mort appartenait au passé, et le spectre avait pour département l'avenir : il ne voyait non plus personne de ses connaissances à qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant pas que, quelle que fût celle à qui il convenait d'en faire l'application, elles ne renfermassent une leçon secrète à son adresse, et pour son bien, il résolut de recueillir avec soin chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image lorsqu'elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son futur lui- même lui donnerait la clef de cette énigme et en rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu ; mais un autre occupait sa place accoutumée, dans le coin qu'il affectionnait particulièrement, et, quoique l'horloge indiquât l'heure où il venait d'ordinaire à la Bourse, il ne vit personne qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis ses premières visions il avait médité dans son esprit un changement de vie ; il pensait, il espérait que son absence était une preuve qu'il avait mis ses nouvelles résolutions en pratique.

A suivre...

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