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Un Chant de Noël - 20

Un Chant de Noël - 20

Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au mouvement de la main et d'après la position du spectre vis-à-vis de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette pensée le fit frissonner de la tête aux pieds. Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un quartier obscur de la ville, où Scrooge n'avait pas encore pénétré, quoiqu'il en connût parfaitement les êtres et la mauvaise renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les maisons misérables, les habitants à demi nus, ivres, mal chaussés, hideux. Des allées et des passages sombres, comme autant d'égouts, vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues ; tout le quartier respirait le crime, l'ordure, la misère.

Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse, s'avançant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les os, les restes des assiettes du dîner d'hier au soir. Sur le plancher, à l'intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de balances, des poids et toute espèce de ferraille. Des mystères que peu de personnes eussent été curieuses d'approfondir s'agitaient peut-être sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces masses de graisse corrompue et ces sépulcres d'ossements. Assis au milieu des marchandises dont il trafiquait, près d'un réchaud de vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'âge (il avait près de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, composé de lambeaux dépareillés suspendus à une ficelle, et fumait sa pipe en savourant avec délices la volupté de sa paisible solitude. Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au moment précis où une femme, chargée d'un lourd paquet, se glissa dans la boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre femme, chargée de la même manière, entra pareillement ; cette dernière fut suivie de près par un homme vêtu d'un habit noir râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes qu'elles ne l'avaient été elles-mêmes en se reconnaissant l'une l'autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée par l'homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les trois.

« Que la femme de journée passe la première, s'écria celle qui était entrée d'abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis, en troisième lieu, l'homme des pompes funèbres. Eh bien ! vieux Joe, dites donc, en voilà un hasard ! Ne dirait-on pas que nous nous sommes donné ici rendez-vous tous les trois ?

- Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le vieux Joe ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis longtemps vous y avez vos libres entrées, et les deux autres ne sont pas non plus des étrangers. Attendez que j'aie fermé la porte de la boutique. Ah ! comme elle crie ! je ne crois pas qu'il y ait ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n'y a pas non plus, j'en suis bien sûr, d'os aussi vieux que les miens dans tout mon magasin. Ah ! ah ! nous sommes tous en harmonie avec notre condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez. »

Le salon était l'espace séparé de la boutique par le rideau de loques. Le vieux marchand remua le feu avec un barreau brisé provenant d'une rampe d'escalier, et, après avoir ravivé sa lampe fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau de sa pipe, il le retint dans sa bouche.

Pendant qu'il faisait ainsi les honneurs de son hospitalité, la femme qui avait déjà parlé jeta son paquet à terre, et s'assit, dans une pose nonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes sur ses genoux, et lançant aux deux autres comme un défi hardi.

« Eh bien ! quoi ? Qu'y a-t-il donc ? Qu'est-ce qu'il y a, mistress Dilber ? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer à soi, je pense. Est-ce qu'il a fait autre chose toute sa vie, lui ?

- C'est vrai, par ma foi ! dit la blanchisseuse. Personne plus que lui.

- Eh bien ! alors, vous n'avez pas besoin de rester là à vous écarquiller les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme : les loups ne se mangent pas, je suppose.

- Bien sûr ! dirent en même temps Mme Dilber et le croque-mort. Nous l'espérons bien.

- En ce cas, s'écria la femme, tout est pour le mieux. Il n'y a pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Et d'ailleurs, voyez le grand mal. À qui est-ce qu'on fait tort avec ces bagatelles ? Ce n'est pas au mort, je suppose ?

- Ma foi, non, dit Mme Dilber en riant.

- S'il voulait les conserver après sa mort, le vieux grigou, poursuivit la femme, pourquoi n'a-t-il pas fait comme tout le monde ? Il n'avait qu'à prendre une garde pour le veiller quand la mort est venue le frapper, au lieu de rester là à rendre le dernier soupir dans son coin, tout seul comme un chien.

- C'est bien la pure vérité, dit Mme Dilber. Il n'a que ce qu'il mérite. < Voilà votre compte, dit-il.

- Je voudrais bien qu'il n'en eût pas quitte à si bon marché, reprit la femme ; et il en serait autrement, vous pouvez vous en rapporter à moi, si j'avais pu mettre les mains sur quelque autre chose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut. Parlez franchement. Je n'ai pas peur de passer la première ; je ne crains pas qu'ils le voient. Nous savions très bien, je crois, avant de nous rencontrer ici que nous faisions nos petites affaires. Il n'y a pas de mal à cela. Ouvrez le paquet, Joe.»

Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par délicatesse, ne voulurent pas le permettre, et l'homme à l'habit noir râpé, montant le premier sur la brèche, produisit son butin. Il n'était pas considérable : un cachet ou deux, un porte-crayon, deux boutons de manche et une épingle de peu de valeur, voilà tout. Chacun de ces objets fut examiné en particulier et prisé par le vieux Joe, qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu'il était disposé à en donner, et additionna le total quand il vit qu'il n'y avait plus d'autre article.

« Voilà votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de plus quand on devrait me faire rôtir à petit feu. Qui vient après ? »

C'était le tour de Mme Dilber. Elle déploya des draps, des serviettes, un habit, deux cuillers à thé en argent, forme antique, une pince à sucre et quelques bottes. Son compte lui fut fait sur le mur de la même manière.

« Je donne toujours trop aux darnes. C'est une de mes faiblesses, et c'est ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà votre compte. Si vous me demandez un penny de plus et que vous marchandiez là- dessus, je pourrai bien me raviser et rabattre un écu sur la générosité de mon premier instinct.

- Et maintenant, Joe, défaites mon paquet », dit la première femme.

A suivre...

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