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Un Chant de Noël - 21

Un Chant de Noël - 21

Joe se mit à genoux pour plus de facilité, et, après avoir défait une grande quantité de nœuds, il tira du paquet une grosse et lourde pièce d'étoffe sombre.

« Quel nom donnez-vous à cela ? dit-il. Des rideaux de lit ?

- Oui ! répondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras croisés. Des rideaux de lit !

- Il n'est pas Dieu possible que vous les ayez enlevés, anneaux et tout, pendant qu'il était encore là sur son lit ? demanda Joe.

- Que si, reprit la femme, et pourquoi pas ?

- Allons, vous étiez née pour faire fortune, dit Joe, et fortune vous ferez. - Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la mettre sur quelque chose, par égard pour un homme pareil, je vous en réponds, Joe, dit la femme avec le plus grand sang-froid. Ne laissez pas tomber de l'huile sur les couvertures, maintenant.

- Ses couvertures, à lui ? demanda Joe.

- Et à qui donc ? répondit la femme. N'avez-vous pas peur qu'il s'enrhume pour n'en pas avoir ?

- Ah çà ! j'espère toujours qu'il n'est pas mort de quelque maladie contagieuse, hein ? dit le vieux Joe, s'arrêtant dans son examen et levant la tête.

- N'ayez pas peur, Joe, je n'étais pas tellement folle, de sa société, que je fusse restée auprès de lui pour de semblables misères, s'il y avait eu le moindre danger... Oh ! vous pouvez examiner cette chemise jusqu'à ce que les yeux vous en crèvent, vous n'y trouverez pas le plus petit trou ; elle n'est pas même élimée : c'était bien sa meilleure, et de fait elle n'est pas mauvaise. C'est bien heureux que je me sois trouvée là ; sans moi, on l'aurait perdue.

- Qu'appelez-vous perdue ? demanda le vieux Joe.

- On l'aurait enseveli avec, pour sûr, reprit-elle en riant. Croiriez-vous qu'il y avait déjà eu quelqu'un d'assez sot pour le faire ; mais je la lui ai ôtée bien vite. Si le calicot n'est pas assez bon pour cette besogne, je ne vois guère à quoi il peut servir. C'est très bon pour couvrir un corps ; et, quant à l'élégance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de calicot qu'il ne l'était avec sa chemise de toile, c'est impossible.»

Scrooge écoutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-là, assis ou plutôt accroupis autour de leur proie, serrés les uns contre les autres, à la faible lueur de la lampe du vieillard, lui causaient un sentiment de haine et de dégoût aussi prononcé que s'il eût vu d'obscènes démons occupés à marchander le cadavre lui-même.

« Ah ! ah ! continua en riant la même femme lorsque le vieux Joe, tirant un sac de flanelle rempli d'argent, compta à chacun, sur le plancher, la somme qui lui revenait pour sa part. Voilà bien le meilleur, voyez-vous ! Il n'a, de son vivant, effrayé tout le monde, et tenu chacun loin de lui que pour nous assurer des profits après sa mort. Ah ! ah ! ah !

- Esprit ! dit Scrooge frissonnant de la tête aux pieds. Je comprends, je comprends. Le sort de cet infortuné pourrait être le mien. C'est là que mène une vie comme la mienne... Seigneur miséricordieux, qu'est-ce que je vois ? »

Il recula de terreur, car la scène avait changé, et il touchait presque un lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert d'un drap déchiré, reposait quelque chose dont le silence même révélait la nature en un terrible langage. La chambre était très sombre, trop sombre pour qu'on put remarquer avec exactitude ce qui s'y trouvait, bien que Scrooge, obéissant à une impulsion secrète, promenât ses regards curieux, inquiet de savoir ce que c'était que cette chambre. Une pâle lumière, venant du dehors, tombait directement sur le lit où gisait le cadavre de cet homme dépouillé, volé, abandonné de tout le monde, auprès duquel personne ne pleurait, personne ne veillait.

Scrooge jeta les yeux sur le fantôme, dont la main fatale lui montrait la tête du mort. Le linceul avait été jeté avec tant de négligence, qu'il aurait suffi du plus léger mouvement de son doigt pour mettre à nu ce visage. Scrooge y songea ; il voyait combien c'était facile, il éprouvait le désir de le faire, mais il n'avait pas plus la force d'écarter ce voile que de renvoyer le spectre, qui se tenait debout à ses côtés.

« Oh ! froide, froide, affreuse, épouvantable mort ! Tu peux dresser ici ton autel et l'entourer de toutes les terreurs dont tu disposes ; car tu es bien là dans ton domaine ! Mais, quand c'est une tête aimée, respectée et honorée, tu ne peux faire servir un seul de ses cheveux à tes terribles desseins, ni rendre odieux un de ses traits. Ce n'est pas qu'alors la main ne devienne pesante aussi, et ne retombe si je l'abandonne ; ce n'est pas que le cœur et le pouls ne soient silencieux ; mais cette main, elle fut autrefois ouverte, généreuse, loyale ; ce cœur fut brave, chaud, honnête et tendre : c'était un vrai cœur d'homme qui battait là dans sa poitrine. Frappe, frappe, mort impitoyable ! tes coups sont vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses bonnes actions, l'honneur de sa vie éphémère, la semence de sa vie immortelle !»

Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge, il les entendit cependant lorsqu'il regarda le lit. «Si cet homme pouvait revivre, pensait-il, que dirait-il à présent de ses pensées d'autrefois ? L'avarice, la dureté de cœur, l'âpreté au gain, ces pensées-là, vraiment, l'ont conduit à une belle fin ! »

« Il est là, gisant dans cette maison déserte et sombre, où il n'y a ni homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire : Il fut bon pour moi dans telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui, à mon tour, en souvenir d'une parole bienveillante. »

Seulement un chat grattait à la porte, et, sous la pierre du foyer, on entendait un bruit de rats qui rongeaient quelque chose. Que venaient-ils chercher dans cette chambre mortuaire ? Pourquoi étaient-ils si avides, si turbulents ? Scrooge n'osa y penser.

« Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je n'oublierai pas la leçon qu'il me donne, croyez- moi. Partons !»

Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tête du cadavre. « Je vous comprends, répondit Scrooge, et je le ferais si je pouvais. Mais je n'en ai pas la force ; esprit, je n'en ai pas la force. »

Le fantôme parut encore le regarder avec une attention plus marquée.

« S'il y a quelqu'un dans la ville qui ressente une émotion pénible par suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux angoisses de l'agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous en conjure.»

Le fantôme étendit un moment sa sombre robe devant lui comme une aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre éclairée par la lumière du jour, où se trouvaient une mère et ses enfants.

Elle attendait quelqu'un avec une impatience inquiète ; car elle allait et venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit, regardait par la fenêtre, jetait les yeux sur la pendule, essayait, mais en vain, de recourir à son aiguille, et pouvait à peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux.

Enfin retentit à la porte le coup de marteau si longtemps attendu. Elle courut ouvrir : c'était son mari, homme jeune encore, au visage abattu, flétri par le chagrin ; on y voyait pourtant en ce moment une expression remarquable, une sorte de plaisir triste dont il avait honte et qu'il s'efforçait de réprimer.

Il s'assit pour manger le dîner que sa femme avait tenu chaud près du feu, et quand elle lui demanda d'une voix faible : « Quelles nouvelles ? » (ce qu'elle ne fit qu'après un long silence), il parut embarrassé de répondre.

A suivre...

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