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Un Chant de Noël - 25

Un Chant de Noël - 25

Il s'habilla, mit tout ce qu'il avait de mieux, et, sa toilette faite, sortit pour se promener dans les rues. La foule s'y précipitait en ce moment, telle qu'il l'avait vue en compagnie du spectre de Noël présent. Marchant les mains croisées derrière le dos, Scrooge regardait tout le monde avec un sourire de satisfaction. Il avait l'air si parfaitement gracieux, en un mot, que trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s'empêcher de l'interpeller «Bonjour, monsieur ! Un joyeux Noël, monsieur !» Et Scrooge affirma souvent plus tard que, de tous les sons agréables qu'il avait jamais entendus, ceux- là avaient été, sans contredit, les plus doux à son oreille.

Il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il reconnut, se dirigeant de son côté, le monsieur à la tournure distinguée qui était venu le trouver la veille dans son comptoir, et lui disant : « Scrooge et Marley, je crois ? » Il sentit une douleur poignante lui traverser le cœur à la pensée du regard qu'allait jeter sur lui le vieux monsieur au moment où ils se rencontreraient ; mais il comprit aussitôt ce qu'il avait à faire, et prit bien vite son parti.

« Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui prendre les deux mains, comment vous portez-vous ? J'espère que votre journée d'hier a été bonne. C'est une démarche qui vous fait honneur ! Un joyeux Noël, monsieur !

- Monsieur Scrooge ?

- Oui, c'est mon nom ; je crains qu'il ne vous soit pas des plus agréables. Permettez que je vous fasse mes excuses. Voudriez-vous avoir la bonté... (Ici Scrooge lui murmura quelques mots à l'oreille.)

- Est-il Dieu possible ! s'écria ce dernier, comme suffoqué. Mon cher monsieur Scrooge, parlez- vous sérieusement ?

- S'il vous plaît, dit Scrooge ; pas un liard de moins. Je ne fais que solder l'arriéré, je vous assure. Me ferez-vous cette grâce ?

- Mon cher monsieur, reprit l'autre en lui secouant la main cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi...

- Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir ; voulez-vous venir me voir ?

- Oui ! sans doute », s'écria le vieux monsieur. Évidemment, c'était son intention ; on ne pouvait s'y méprendre, à son air.

« Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous remercie mille fois. Adieu !»

Il entra à l'église ; il parcourut les rues, il examina les gens qui allaient et venaient en grande hâte, donna aux enfants de petites tapes caressantes sur la tête, interrogea les mendiants sur leurs besoins, laissa tomber des regards curieux dans les cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fenêtres ; tout ce qu'il voyait lui faisait plaisir. Il ne s'était jamais imaginé qu'une promenade, que rien au monde pût lui donner tant de bonheur. L'après-midi, il dirigea ses pas du côté de la maison de son neveu.

Il passa et repassa une douzaine de fois devant la porte, avant d'avoir le courage de monter le perron et de frapper. Mais enfin il s'enhardit et laissa retomber le marteau.

« Votre maître est-il chez lui, ma chère enfant ? dit Scrooge à la servante... Beau brin de fille, ma foi !

- Oui, monsieur.

- Où est-il, mignonne ?

- Dans la salle à manger, monsieur, avec madame. Je vais vous conduire au salon, s'il vous plaît.

- Merci ; il me connaît, reprit Scrooge, la main déjà posée sur le bouton de la porte de la salle à manger ; je vais entrer ici, mon enfant.»

Il tourna le bouton tout doucement, et passa la tête de côté par la porte entrebâillée. Le jeune couple examinait alors la table (dressée comme pour un gala), car ces nouveaux mariés sont toujours excessivement pointilleux sur l'élégance du service : ils aiment à s'assurer que tout est comme il faut.

« Fred ! » dit Scrooge.

Dieu du ciel ! comme sa nièce par alliance tressaillit ! Scrooge avait oublié, pour le moment, comment il l'avait vue assise dans son coin, un peu souffrante, sans quoi il ne serait point entré de la sorte ; il n'aurait pas osé.

« Dieu me pardonne ! s'écria Fred, qui est donc là ?

- C'est moi, votre oncle Scrooge ; je viens dîner. Voulez-vous que j'entre, Fred ? »

S'il voulait qu'il entrât ! Peu s'en fallut qu'il ne lui disloquât le bras pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes, Scrooge fut à son aise comme dans sa propre maison. Rien ne pouvait être plus cordial que la réception du neveu ; la nièce imita son mari ; Topper en fit autant, lorsqu'il arriva, et aussi la petite sœur rondelette, quand elle vint, et tous les autres convives, à mesure qu'ils entrèrent. Quelle admirable partie, quels admirables petits jeux, quelle admirable unanimité, quel admirable bonheur !

Mais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir, oh ! de très bonne heure. S'il pouvait seulement y arriver le premier et surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard ! C'était en ce moment sa préoccupation la plus chère.

Il y réussit ; oui, il eut ce plaisir ! L'horloge sonna neuf heures, point de Bob ; neuf heures un quart, point de Bob. Bob se trouva en retard de dix-huit minutes et demie. Scrooge était assis, la porte toute grande ouverte, afin qu'il le pût voir se glisser dans sa citerne.

Avant d'ouvrir la porte, Bob avait ôté son chapeau, puis son cache-nez : en un clin d'oeil, il fut installé sur son tabouret et se mit à faire courir sa plume, comme pour essayer de rattraper neuf heures.

« Holà ! grommela Scrooge, imitant le mieux qu'il pouvait son ton d'autrefois ; qu'est-ce que cela veut dire de venir si tard ?

- Je suis bien fâché, monsieur, dit Bob. Je suis en retard.

- En retard ! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous êtes en retard. Venez un peu par ici, s'il vous plaît.

- Ce n'est qu'une fois tous les ans, monsieur, dit Bob timidement en sortant de sa citerne ; cela ne m'arrivera plus. je me suis un peu amusé hier, monsieur.

- Fort bien ; mais je vous dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je ne puis laisser plus longtemps aller les choses comme cela. Par conséquent, poursuivit-il, en sautant à bas de son tabouret et en portant à Bob une telle botte dans le flanc qu'il le fit trébucher jusque dans sa citerne ; par conséquent, je vais augmenter vos appointements ! »

Bob trembla et se rapprocha de la règle de son bureau. Il eut un moment la pensée d'en assener un coup à Scrooge, de le saisir au collet et d'appeler à l'aide les gens qui passaient dans la ruelle pour lui faire mettre la camisole de force.

« Un joyeux Noël, Bob ! dit Scrooge avec un air trop sérieux pour qu'on pût s'y méprendre et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Un plus joyeux Noël, Bob, mon brave garçon, que je ne vous l'ai souhaité depuis longues années ! Je vais augmenter vos appointements et je m'efforcerai de venir en aide à votre laborieuse famille ; ensuite cette après-midi nous discuterons nos affaires sur un bol de Noël rempli d'un bischoff fumant, Bob ! Allumez les deux feux ; mais avant de mettre un point sur un i, Bob Cratchit, allez vite acheter un seau neuf pour le charbon.»

Scrooge fit encore plus qu'il n'avait promis ; non seulement il tint sa parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux.

Quant à Tiny Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second père. Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon homme que le bourgeois de la bonne vieille Cité, ou de toute autre bonne vieille cité, ville ou bourg, dans le bon vieux monde. Quelques personnes rirent de son changement ; mais il les laissa rire et ne s'en soucia guère ; car il en savait assez pour ne pas ignorer que, sur notre globe, il n'est jamais rien arrivé de bon qui n'ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens. Puisqu'il faut que ces gens-là soient aveugles, il pensait qu'après tout il vaut tout autant que leur maladie se manifeste par les grimaces, qui leur rident les yeux à force de rire, au lieu de se produire sous une forme moins attrayante. Il riait lui-même au fond du cœur ; c'était toute sa vengeance.

Il n'eut plus de commerce avec les esprits ; mais il en eut beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille tout le long de l'année pour bien se préparer à fêter Noël, et personne ne s'y entendait mieux que lui : tout le monde lui rendait cette justice.

Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors, comme disait Tiny Tim : « Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes ! »

FIN

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