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Un Chant de Noël - 7

Un Chant de Noël - 7

Chapitre II - Le premier des trois esprits

Quand Scrooge s'éveilla, il faisait si noir, que, regardant de son lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des murs opaques de sa chambre. Il s'efforçait de percer l'obscurité avec ses yeux de furet, lorsque l'horloge d'une église voisine sonna les quatre quarts. Scrooge écouta pour savoir l'heure.

À son grand étonnement, la lourde cloche alla de six à sept, puis de sept à huit, et ainsi régulièrement jusqu'à douze ; alors elle s'arrêta. Minuit ! Il était deux heures passées quand il s'était couché. L'horloge allait donc mal ? Un glaçon devait s'être introduit dans les rouages. Minuit !

Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition, pour corriger l'erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit pouls rapide de la montre battit douze fois et s'arrêta.

« Comment ! il n'est pas possible, dit Scrooge, que j'ai dormi tout un jour et une partie d'une seconde nuit. Il n'est pas possible qu'il soit arrivé quelque chose au soleil et qu'il soit minuit à midi ! »

Cette idée étant de nature à l'inquiéter, il sauta à bas de son lit et marcha à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d'essuyer les vitres gelées avec la manche de sa robe de chambre avant de pouvoir bien voir, et encore il ne put pas voir grand-chose. Tout ce qu'il put distinguer, c'est que le brouillard était toujours très épais, qu'il faisait extrêmement froid, qu'on n'entendait pas dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela aurait indubitablement eu lieu si le jour avait chassé la nuit et prit possession du monde. Ce lui fut un grand soulagement ; car sans cela que seraient devenues ses lettres de change : « à trois jours de vue, payez à M. Ebenezer Scrooge ou à son ordre », et ainsi de suite ? de pures hypothèques sur les brouillards de l'Hudson.

Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s'efforçait de ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque fois qu'après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui cesse d'être comprimé, retournait en hâte à sa première position et lui présentait le même problème à résoudre « était-ce ou n'était-ce pas un songe ? ».

Scrooge demeura dans cet état jusqu'à ce que le carillon eût sonné trois quarts d'heure de plus ; alors il se souvint tout à coup que le spectre l'avait prévenu d'une visite quand le timbre sonnerait une heure. Il résolut de se tenir éveillé jusqu'à ce que l'heure fût passée, et considérant qu'il ne lui était pas plus possible de s'endormir que d'avaler la lune, c'était peut-être la résolution la plus sage qui fût en son pouvoir.

Ce quart d'heure lui parut si long, qu'il crut plus d'une fois s'être assoupi sans s'en apercevoir, et n'avoir pas entendu sonner l'heure. L'horloge à la fin frappa son oreille attentive.

« Ding, dong !
- Un quart, dit Scrooge comptant. - Ding, dong !
- La demie ! dit Scrooge.
- Ding, dong !
- Les trois quarts, dit Scrooge.

- Ding, dong !

- L'heure, l'heure, s'écria Scrooge triomphant, et rien d'autre ! »

Il parlait avant que le timbre de l'horloge eût retenti ; mais au moment où celui-ci eut fait entendre un coup profond, lugubre, sourd, mélancolique, une vive lueur brilla aussitôt dans la chambre et les rideaux de son lit furent tirés.

Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté, par une main invisible ; non pas les rideaux qui tombaient à ses pieds ou derrière sa tête, mais ceux vers lesquels son visage était tourné. Les rideaux de son lit furent tirés, et Scrooge, se dressant dans l'attitude d'une personne à demi couchée, se trouva face à face avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui que je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en esprit, à votre coude.

C'était une étrange figure... celle d'un enfant ; et néanmoins, pas aussi semblable à un enfant qu'à un vieillard vu au travers de quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l'air de s'être éloigné à distance et d'avoir diminué jusqu'aux proportions d'un enfant. Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et tombaient sur son dos, étaient blancs comme si c'eût été l'effet de l'âge ; et cependant son visage n'avait pas une ride, sa peau brillait de l'incarnat le plus délicat. Les bras étaient très longs et musculeux ; les mains de même, comme s'il eût possédé une force peu commune. Ses jambes et ses pieds, très délicatement formés, étaient nus, comme les membres supérieurs. Il portait une tunique du blanc le plus pur, et autour de sa taille était serrée une ceinture lumineuse, qui brillait d'un vif éclat. Il tenait à la main une branche verte de houx fraîchement coupée ; et, par un singulier contraste avec cet emblème de l'hiver, il avait ses vêtements garnis des fleurs de l'été. Mais la chose la plus étrange qui fut en lui, c'est que du sommet de sa tête jaillissait un brillant jet de lumière, à l'aide duquel toutes ces choses étaient visibles, et d'où venait, sans doute, que dans ses moments de tristesse il se servait en guise de chapeau d'un grand éteignoir, qu'il tenait présentement sous son bras.

Ce n'était point là cependant, en regardant de plus près, son attribut le plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa ceinture brillait et reluisait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ce qui était clair un moment devenait obscur l'instant d'après ; l'ensemble de sa personne subissait aussi ces fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects divers. Tantôt c'était un être avec un seul bras, une seule jambe ou bien vingt jambes, tantôt deux jambes sans tête, tantôt une tête sans corps ; les membres qui disparaissaient à la vue ne laissaient pas apercevoir un seul contour dans l'obscurité épaisse au milieu de laquelle ils s'évanouissaient. Puis, par un prodige singulier, il redevenait lui-même, aussi distinct et aussi visible que jamais.

« Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l'esprit dont la venue m'a été prédite ? - Je le suis. »

La voix était douce et agréable, singulièrement basse, comme si, au lieu d'être si près de lui, il se fût trouvé dans l'éloignement.

« Qui êtes-vous donc ? demanda Scrooge.

- Je suis l'esprit de Noël passé.

- Passé depuis longtemps ? demanda Scrooge, remarquant la stature du nain.

- Non, votre dernier Noël. »

Peut-être Scrooge n'aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait demandé, mais il éprouvait un désir tout particulier de voir l'esprit coiffé de son chapeau, et il le pria de se couvrir.

A suivre...

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