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Un Chant de Noël - 8

Un Chant de Noël - 8

« Eh quoi ! s'écria le spectre, voudriez-vous sitôt éteindre avec des mains mondaines la lumière que je donne ? N'est-ce pas assez que vous soyez un de ceux dont les passions égoïstes m'ont fait ce chapeau et me forcent à le porter à travers les siècles enfoncé sur mon front ! »

Scrooge nia respectueusement qu'il eut l'intention de l'offenser, et protesta qu'à aucune époque de sa vie il n'avait volontairement « coiffé » l'esprit. Puis il osa lui demander quelle besogne l'amenait.

« Votre bonheur ! » dit le fantôme.

Scrooge se déclara fort reconnaissant, mais il ne put s'empêcher de penser qu'une nuit de repos non interrompu aurait contribué davantage à atteindre ce but. Il fallait que l'esprit l'eût entendu penser, car il dit immédiatement : « Votre conversion, alors... Prenez garde ! »

Tout en parlant, il étendit sa forte main et le saisit doucement par le bras. « Levez-vous ! et marchez avec moi ! »

C'eût été en vain que Scrooge aurait allégué que le temps et l'heure n'étaient pas propices pour une promenade à pied ; que son lit était chaud et le thermomètre bien au-dessous de glace ; qu'il était légèrement vêtu, n'ayant que ses pantoufles, sa robe de chambre et son bonnet de nuit ; et qu'en même temps il avait à ménager son rhume. Pas moyen de résister à cette étreinte, quoique aussi douce que celle d'une main de femme. Il se leva ; mais, s'apercevant que l'esprit se dirigeait vers la fenêtre, il saisit sa robe dans une attitude suppliante. « Je ne suis qu'un mortel, lui représenta Scrooge, et par conséquent je pourrais bien tomber.

- Permettez seulement que ma main vous touche là, dit l'esprit, mettant sa main sur le cœur de Scrooge, et vous serez soutenu dans bien d'autres épreuves encore. »

Comme il prononçait ces paroles, ils passèrent à travers la muraille et se trouvèrent sur une route en rase campagne, avec des champs de chaque côté. La ville avait entièrement disparu : on ne pouvait plus en voir de vestige. L'obscurité et le brouillard s'étaient évanouis en même temps, car c'était un jour d'hiver, brillant de clarté, et la neige couvrait la terre. « Bon Dieu ! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu'il promenait ses regards autour de lui. C'est en ce lieu que j'ai été élevé ; c'est ici que j'ai passé mon enfance ! »

L'esprit le regarda avec bonté. Son doux attouchement, quoiqu'il eût été léger et n'eût duré qu'un instant, avait réveillé la sensibilité du vieillard. Il avait la conscience d'une foule d'odeurs flottant dans l'air, dont chacune était associée avec un millier de pensées, d'espérances, de joies et de préoccupations oubliées depuis longtemps, bien longtemps !

« Votre lèvre tremble, dit le fantôme. Et qu'est-ce que vous avez donc là sur la joue ?

- Rien, dit Scrooge tout bas, d'une voix singulièrement émue ; ce n'est pas la peur qui me creuse les joues ; ce n'est rien, c'est seulement une fossette que j'ai là. Menez-moi, je vous prie, où vous voulez.

- Vous vous rappelez le chemin ? demanda l'esprit.
- Me le rappeler ! ... s'écria Scrooge avec chaleur. Je pourrais m'y retrouver les yeux bandés.

- Il est bien étrange alors que vous l'ayez oublié depuis tant d'années ! fit observer le fantôme. Avançons. »

Ils marchèrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque porte ; chaque poteau, chaque arbre, jusqu'au moment où un petit bourg apparut dans le lointain, avec son pont, son église et sa rivière au cours sinueux. Quelques poneys aux longs crins se montrèrent en ce moment trottant vers eux, montés par des enfants qui appelaient d'autres enfants juchés dans des carrioles rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous ces enfants étaient très animés, et échangeaient ensemble mille cris variés, jusqu'à ce que les vastes campagnes furent si remplies de cette musique joyeuse, que l'air mis en vibration riait de l'entendre.

« Ce ne sont là que les ombres des choses qui ont été, dit le spectre. Elles ne se doutent pas de notre présence. »

Les gais voyageurs avancèrent vers eux ; et, à mesure qu'ils venaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d'eux par son nom. Pourquoi était-il réjoui, plus qu'on ne peut dire, de les voir ? pourquoi son oeil, ordinairement sans expression, s'illuminait-il ? pourquoi son cœur bondissait-il à mesure qu'ils passaient ? Pourquoi fut-il rempli de bonheur quand il les entendit se souhaiter l'un à l'autre un gai Noël, en se séparant aux carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener chacun à son logis ? Qu'était un gai Noël pour Scrooge ? Foin du gai Noël ! Quel bien lui avait-il jamais fait ?

« L'école n'est pas encore tout à fait déserte, dit le fantôme. Il y reste encore un enfant solitaire, oublié par ses amis. »

Scrooge dit qu'il le reconnaissait, et il soupira.

Ils quittèrent la grand-route pour s'engager dans un chemin creux parfaitement connu de Scrooge, et s'approchèrent bientôt d'une construction en briques d'un rouge sombre, avec un petit dôme surmonté d'une girouette ; sous le dôme une cloche était suspendue. C'était une maison vaste, mais qui témoignait des vicissitudes de la fortune ; car on se servait peu de ses spacieuses dépendances ; les murs en étaient humides et couverts de mousse, les fenêtres brisées, et les portes délabrées. Des poules gloussaient et se pavanaient dans les écuries ; les remises et les hangars étaient envahis par l'herbe. À l'intérieur, elle n'avait pas gardé plus de restes de son ancien état ; car, en entrant dans le sombre vestibule et en jetant un regard à travers les portes ouvertes de plusieurs pièces, ils les trouvèrent pauvrement meublées, froides et solitaires ; il y avait dans l'air une odeur de renfermé ; tout, en ce lieu, respirait un dénuement glacial qui donnait à penser que ses habitants se levaient souvent avant le jour pour travailler, et n'avaient pas trop de quoi manger.

Ils allèrent, l'esprit et Scrooge, à travers le vestibule, à une porte située sur le derrière de la maison. Elle s'ouvrit devant eux, et laissa voir une longue salle triste et déserte, que rendaient plus déserte encore des rangées de bancs et de pupitres en simple sapin. À l'un de ces pupitres, près d'un faible feu, lisait un enfant demeuré tout seul ; Scrooge s'assit sur un banc et pleura en se reconnaissant lui- même, oublié, délaissé comme il avait coutume de l'être alors.

Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se livrant bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le jet d'eau à demi gelé, tombant goutte à goutte dans l'arrière-cour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d'un peuplier découragé, pas un battement sourd d'une porte de magasin vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu qui ne fit sentir au cœur de Scrooge sa douce influence et ne donnât un plus libre cours à ses larmes.

L'esprit lui toucha le bras et lui montra l'enfant cet autre lui-même, attentif à sa lecture.

Soudain, un homme vêtu d'un costume étranger, visible comme je vous vois, parut debout derrière la fenêtre, avec une hache attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé de bois. « Mais c'est Ali-Baba ! s'écria Scrooge en extase. C'est le bon vieil Ali-Baba, l'honnête homme ! Oui, oui, je le reconnais. C'est un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été laissé ici tout seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisément accoutré comme cela. Pauvre enfant ! Et Valentin, dit Scrooge, et son coquin de frère, Orson ; les voilà aussi. Et quel est son nom à celui-là, qui fut déposé tout endormi, presque nu, à la porte de Damas ; ne le voyez-vous pas ? Et le palefrenier du sultan renversé sens dessus dessous par les génies ; le voilà la tête en bas ! Bon ! traitez-le comme il le mérite ; j'en suis bien aise. Qu'avait-il besoin d'épouser la princesse ! »

A suivre...

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